mercredi 30 septembre 2009

TCHALEFS D' UN ENFANT DE BAB EL OUED

DES PETITES HISTOIRES DE JEUNESSE, TOUT LE MONDE EN A CONNU TANT ET TANT QU’UN JOUR, ENGOURDIES DANS NOS MEMOIRES, ELLES EN RESSORTENT QUAND LA NOSTALGIE VOUS PREND DANS SES BRAS. TOUT ALORS EST SOUVENIR.
L’APPARTEMENT DES REUNIONS DE FAMILLE, LE BALCON POUR TAPER LA SIESTE, LA BELOTE OU LA RIGOLADE, LE JARDIN QUI NOUS A VU FAIRE NOS PREMIERS PAS, L’ECOLE QUI NOUS A VU FAIRE MANCAOURA MAINTES ET MAINTES FOIS, LES AMIS, INSEPARABLES COMPAGNONS DE JEU, AMIS POUR LA VIE ET POURTANT SI LOIN AUJOURD’HUI, L’ASSE ET LE GALLIA, FRERES ENNEMIS DE L’EPOQUE ET POURTANT SI PROCHES DE NOUS A PRESENT, NOS PETITES FIANCEES QU’ON REGRETTE D’AVOIR LAISSE PRENDRE UN AUTRE CHEMIN, LES PETITES CHOSES DE LA VIE QUI SE SONT INSCRITES INDELEBILES DANS NOS CŒURS ADOLESCENTS, LE PASEO DE FIN D’APRES MIDI QUAND LE REGARD SE TRANSFORMAIT EN GIROPHARE, LES CREMES CHEZ GROSOLI, LES BEIGNETS ITALIENS DE PASQUALE, LES BEIGNETS ARABES DE BLANCHETTE, LA CALENTITA , LE CREPONNE, LE MARIGNAN, LE PLAZA, LA PERLE, LES VARIETES , LE MAJESTIC, LE TRIANON LE RIALTO, LE SUFFREN ET LE MON CINE.

OUI, TOUT EST SOUVENIR.

CES PETITES HISTORIETTES SONT TOUTES SIMPLES MAIS REVELATRICES D’UN ETAT D’ESPRIT .
EN PATAOUETE ELLES PARAISSENT ENCORE PLUS VRAIES.
ALORS VA POUR LE PATAOUETE !
extraits
LE POIVRON VOYAGEUR

Le stade de Saint Eugène, il était plein comme un œuf. Le SCBA auréolé de son titre de champion de France groupe Algérie, y venait défier l’ASSE ; la rivalité Algéro-Oranaise dans toute sa splendeur.
Chauvinisme toutes voiles dehors, les supporters algérois y promettaient la tannée à ces prétentieux de bel abbésiens qui se pavanaient en tête du classement.
Ma tante, pleine de sollicitude comme toutes les femmes de chez nous, elle avait préparé de ces sandwiches pour morfals, j’vous dis pas ! Des uns à la tchouktchouka, des autres au poivron à l’huile ou à la soubressade. Et en avant nous autres en direction du stade que déjà il était noir de monde
Quand on s’est assis à notre place habituelle, la recommandation de la politesse elle nous a sauté aux yeux : « Insulter l’arbitre, c’est facile. Le remplacer, plus difficile ! » L’air de dire, mieux vous vous tenez à carreau !
Les deux équipes elles entrent sur le terrain et déjà, la colique on attrape. C’est que les Bel Abbésiens y courent comme des lapins. Mon oncle, chaque fois que le danger y se fait plus pressant, y se contorsionne comme si il avait envie de faire pipi. En plus, y me donne des coups de coude dans les bras, ça fait un mal, j’vous dis pas ! On encourage les algérois mais la vérité, y sont forts ces oranais "fartasse". Y faut dire que la plupart y sont légionnaires. Alors, c’est normal qui sont allés chez le coiffeur pour se faire une coupe à la bol de loubia !
Et puis, soudain, Pappalardo y prend le ballon à son défenseur, il lui fait un coup de sminfin couffin, y centre et Guaracino y tape une olive à James, le goal bel Abessien et y marque.
L’ardjeb ! Je vous dis pas ! « Il y est ! » même qu’à Alger ça devenait « illié !illié !illié ! »
La foule, comme un seul homme, elle confirme « illié, illié, illié ! » des fois que l’arbitre au béret noir, Janvier Atanasio, y serait laouère.
Mon oncle, au bord de l’apoplexie, y frôle la crise cardiaque ; son chapeau y a longtemps qu’il a pris son envol ; à savoir où on va le retrouver ! Tout y jette en l’air !
Et c’est à ce moment là, que dans un somptueux élan de fraternité, y se jette dans les bras de ses voisins comme si c’était des copains de régiment. Seulement voilà, sa joie, elle est pas assez contenue et le contenu de la cabassette y s’envole. Les sandwiches à la soubressade, au poivron et à la tchouktchouka aussi.
La veste en daim d’un supporter situé devant mon oncle, elle se prend pour un aérodrome ; un poivron plein d’huile, il atterrit sur l’épaule du pauvre St Eugénois. Tonton Léon, (c’est mon oncle), y devient vert comme le poivron ; Raïeb, tonton ! La mine déconfite, y tape sur l’épaule de son infortuné voisin. Nous autres les enfants, on se fait du mauvais sang ! On sait pas si notre oncle il est fort à la bagarre. Alphonse Halimi, avant d’être champion du monde de boxe, il était bien apprenti tailleur chez mon oncle, mais la vérité, on sait pas si tonton, il a été apprenti boxeur chez Alphonse Halimi. En désespoir de cause, tonton Léon y montre à son voisin le poivron posé sur son épaule et alors, le miracle du football y s’accomplit : le supporter il a pris le dessus sur le mari qui va devoir se prendre l’engueulade de son épouse sitôt rentré à la maison. Y prend le poivron et sous les regards médusés de l’entourage hilare, y se l’avale en deux temps, trois mouvements puis y lâche dans un grand éclat de rire :
--« Putain qu’ils sont bons ces poivrons ! »
Dans l’hilarité générale, tonton Léon y range ses gants de boxe et y réplique avec son sens de l’humour pied noir qui le caractérise : « Dimanche prochain, sur ma vie, un bocal entier je vous apporte! » Et un sonore tape-cinq y scelle l’accord des deux Saint-Eugénois.


FIN
EXTRAITS

lundi 28 septembre 2009

* IL ETAIT UNE FOIS B.E.O - TOME II - 2


Paradis des humbles gens, Bab El Oued vivait au rythme de l’enfance. Une enfance évoluant bruyamment, accaparant les aires de jeux afin de dépenser une énergie débordante, de gesticuler, de parler à haute voix au mépris de la sieste des justes.
Une enfance heureuse bercée par les chansons douces des mamans, prolongée par la musique de l’amitié qui chantait en chœur dans le quartier avant de s’épanouir au sein de l’adolescence.
Les pays méditerranéens déversent dans les jardins des nuées de bambins accompagnés de leurs mamans afin de s’enivrer de senteurs poivrées, d’emmagasiner les bienfaits d’un soleil généreux, de partager le pain de l’amitié, nourriture vitale des gens de ces pays.
L’Algérie ne dérogeait pas à cette règle. Composée en majorité d’immigrés d’Espagne, de Malte et d’Italie, les nouveaux arrivants perpétuaient ainsi les coutumes et traditions de leurs pays d’origine sur une terre d’accueil qui pratiquait elle-même la vie au grand air.
Ajoutez y les juifs de la casbah qui avaient fui les appartements vétustes de leur enfance pour enfin « respirer à pleins poumons» .
Plus que tout autre quartier, Bab El Oued s’installa dans cette pratique avec d’autant plus de désinvolture que les pionniers vécurent dans des baraquements de fortune où la promiscuité et l’insalubrité les jetaient dehors à chaque occasion. Le besoin de communiquer avec « leur pays », le soir après leur dur labeur faisant le reste. Les gargottes, les tavernes, les restaurants et les cafés décoraient leurs enseignes du drapeau transalpin ou ibérique, attirant une foule de compatriotes désœuvrés, cherchant désespérément à renouer avec le passé.
Les enfants de ces déracinés profitèrent de ces coutumes aérées qui poussaient tout un chacun hors de chez lui. « Descendre en bas la rue » devint le leitmotiv d’une jeunesse athlétique qui pratiqua naturellement les jeux et disciplines sportives « indoor ».
Puisant dans le grenier des anciens, les enfants les empruntèrent à leurs aînés qui tardaient à «émanciper» leur adolescence, préférant prolonger leur statut d’éternels gamins, de « grand dadais qui jouent encore avec les p’tits ». Car à Bab El Oued, on aimait constituer des équipes de « petits » qui, fièrement, défiaient les « grands » dans d’homériques luttes intestines.



L’école
Parmi les souvenirs qui ont tracé une empreinte indélébile sur nos âmes d’enfance, l’école occupe une place privilégiée dans le grenier de notre mémoire. Chacun d’entre nous conserve tout au fond de son cœur, enfermés à double tour mais ouverts aux quatre vents de l’amitié, des tranches de vie prodiguées comme du bon pain dans ces espaces du savoir de l’école de France si bien dispensé par ceux que nous appelions familièrement mais avec un profond respect et, pour certains, une réelle et intangible affection : nos maîtres et nos maîtresses. Sévères ou magnanimes, consciencieux ou philosophes face à la décontraction de certains cancres désarmants, ils avaient hérité des anciens le goût du travail bien fait. Un élève qui ne maîtrisait pas son année, échouait au certificat d’études ou redoublait la classe, partageait l’échec avec son instituteur ou son institutrice qui endossait, par conscience professionnelle, une grande part de ce revers. Aussi, certains d’entre eux n’hésitaient pas à donner des cours gratuits aux enfants nécessiteux, pupilles de la nation ou simplement orphelins de père ou de mère. Ceux auxquels je pense ont rejoint le pays du bon D….. avec le sentiment du devoir accompli. Paix à leur âme !
Maîtres et maîtresses de Bab El Oued, nous reconnaissons aujourd’hui bien volontiers combien votre métier a du être difficile à exercer face aux garnements qui composaient vos classes surchargées Peu enclins à suivre vos cours dispensés pourtant avec autant d’attention que d’affection, ils laissaient libre cours à leur « flémingite aigüe » sans se départir de leur désinvolture. L’école, c’était pour les autres. Le rêve leur appartenait.
A leur décharge, il faut bien reconnaître que nos petites fiancées, nos rues, nos places, nos trottoirs d’avenue, nos cinémas et nos stades possédaient tant de charme que nos esprits vagabondaient souvent à l’extérieur de l’école. Nous délaissions alors les leçons de géographie, d’histoire ou de français, attirés par les bruits qui nous arrivaient du dehors. Certains plus concentrés que d’autres sur les plaines enneigées du Jura, les exploits de Vercingétorix ou les subtilités de la grammaire, parvenaient à franchir les marches de la gloire qui menaient tout droit au Lycée Bugeaud, au Lycée Lazerges ou au collège Guillemin. Les autres, la majorité silencieuse, abandonnaient leur parcours scolaire après l’examen du certificat d’études, diplôme aussi convoité, en ces temps bénis, que la légion d’honneur, la médaille du Mérite National ou la coupe du monde de football.
En fin d’année, fiers comme Artaban d’avoir décroché le fameux certificat ou feignant, pour la galerie et les parents la désolation de l’avoir raté « d’un cheveu de fartasse », tous les élèves se voyaient conviés à la grande fête de l’école. Prétextes à une débauche d’énergie, de rires et d’élans du cœur, ces grandes farandoles scellaient la complicité des maîtres et des maîtresses avec leurs élèves. Sans discipline et sans retenue.
L’alibi premier de ces manifestations scolaires était la récompense des bons élèves avec la distribution des prix. C’était l’occasion pour les mamans de se rencontrer et d’exhiber fièrement leur progéniture les bras chargés de beaux livres, premiers prix de français ou de géographie. Les autres élèves, afin de se donner une contenance, feignaient l’indifférence mais, en ce moment précis, regrettaient sans doute de ne pas avoir bousculé leur fainéantise durant l’année scolaire.
Le temps de faire le tri entre les bons et les mauvais souvenirs de l’année, les « voyages » au Tombeau de la Chrétienne », les retenues et les « zéro de conduite », les billets de satisfaction et le tableau d’honneur, les fous rires étranglés devant un maître coléreux, les spectacles « payants » proposés à la bourse des parents parfois désargentés, les chiens savants, l’apprenti John WAYNE au lancer de lasso précis, les bagarres à la sortie de l’école pour un mot déplacé, on avait le sang chaud à Bab El Oued, toute une panoplie à emmagasiner dans la boite aux souvenirs à ressortir les jours de mauvais temps.
L’école d’Algérie nous laisse un goût amer dans la bouche et dans le cœur car le souvenir attaché à ce merveilleux laboratoire de l’enfance nous a filé entre les doigts sans que nous ayons tenté de le retenir, tellement pressé que nous étions à devenir grands, à délaisser le rivage heureux des culottes courtes, de l’Elesca, des caramels Costa et des genoux écorchés. Pour ma part, depuis que les soucis m’ont rendu adulte et que la nostalgie me renvoie à l’enfance, je ralentis mon pas chaque fois que je croise une école, sa cour de récréation et les cris joyeux des enfants. Je ferme les yeux et un délicieux vent de nostalgie me caresse la joue.

La famille
La famille, la tribu, le clan, la bande, autant de dénominations qui désignaient l’entité auprès de laquelle se rattachaient les membres d’un même arbre de vie.
Autour de l’histoire de l’ancêtre qui osa braver l’inconnu d’un eldorado promis par une France nourricière se greffa de nombreuses ramifications qui s’enracinèrent dans le sol fertile de l’Algérie.
Chaque membre de la famille s’arrima fermement au patronyme hérité de l’ancien comme le naufragé à une bouée de sauvetage avec pour seul alibi la défense de sa Maison. La seule richesse, en ce temps là, se résumant au souvenir du drapeau abandonné au large de la Méditerranée. Drapeau du pays où reposaient les aïeux sans cesse évoqués lors des veillées regroupant tous les enfants d’un même village transalpin, ibérique, maltais ou mahonnais.
Dans ces familles éreintées par la misère, le labeur semblait le dénominateur commun par lequel transitait l’espérance d’une vie meilleure. Travailler pour bâtir un avenir à ses enfants, se sacrifier pour le bien être de sa maisonnée, « suer sang et eau » afin de mériter le respect d’autrui, la reconnaissance de son entourage et la satisfaction de se regarder dans une glace sans détourner la tête, voilà les prières adressées au seigneur par tout un chacun. Cette formidable leçon, gravée dans la mémoire collective des premières années d’immigration européenne en Algérie renforça l’inaliénable unité des familles méditerranéennes devenues « pieds noires » par la grâce d’une France grande, belle et généreuse.
Autour du cercle de famille s’énoncèrent alors les règles de vie essentielles à la survie de la tribu. Le travail bien fait, le courage et l’abnégation, l’honneur du patronyme brandi telle une oriflamme, le respect dû au père et l’amour à la mère, la transmission des traditions s’inoculèrent dans les veines de chaque apatride sans omettre la reconnaissance envers le pays de la délivrance : la France.
Ainsi, les familles issues du bassin méditerranéen, adoptèrent les lois dictées par la raison et le sentiment, portant dans leurs bagages de multiples coutumes qui se fondirent les unes aux autres jusqu’à former une entité que l’on nomma « européens d’Algérie ».
La famille d’Algérie déléguait à chaque membre de la tribu un rôle qui pour être éminent n’en demeurait pas moins discriminatoire pour les tenants du féminisme à tout crin. Mais en ce pays et à cette époque, la révolte n’habitait pas les cœurs. Bien au contraire, l’élément féminin de Bab El Oued n’aspirait qu’à une seule chose : le bonheur de sa Maison.
La femme régnait en maîtresse absolue sur son « chez elle ». Du lever au coucher, en intendante suprême, elle veillait sur son royaume comme sa mère avant elle et sa grand-mère avant sa mère. Toujours aux petits soins avec son mari et ses enfants, femme au foyer de génie, elle partait au marché après avoir rangé son appartement, fait les lits, passé le chiffon du parterre et jeté un dernier coup d’œil afin de constater qu’elle « ne perdrait pas la figure » face à une visite inopinée.
Les deux marchés importants du faubourg se situaient de part et d’autre de Bab El Oued. Coincé entre la Basséta et les Messageries, le grand marché trônait place de l’Alma, répandant toutes les effluves de Méditerranée orientale pour le plus grand bonheur des habitués. La femme de L’Esplanade se contentait du marché Nelson, plus petit, plus calme et moins achalandé que son grand frère turbulent. Véritable institution qu’aucune femme n’enfreignait, la sortie du marché se voulait le prétexte inavouable de rencontres et de discussions à bâtons rompus avec une amie, une parente ou simplement une ménagère interpellée pour connaître une recette de cuisine dont elle s’enorgueillissait d’en détenir le secret. Pendant ce temps, l’homme profitait de sa retraite, d’un jour chômé ou férié, du dimanche matin pour remonter les aiguilles des trois horloges de son enfance auprès d’anciens camarades de classe, de rue ou de football. Le brouhaha qui s’en suivait offrait un aperçu sonore et gestuel de la joie de vivre qui régnait dans le faubourg.
Le reste du temps, la femme s’activait dans sa maison, au four et au moulin, lavant, repassant, cousant, reprisant, cuisinant, faisant réciter les leçons aux enfants, surveillant leurs devoirs, veillant sur leur santé, attrapant « des coups de sang » pour le moindre bobo, appliquant les enveloppements d’alcool, brûlant les ventouses sur le dos du malade, prenant la température sur son front, en un mot comme en cent, la femme était la poutre maîtresse sur laquelle reposait tout l’édifice familial.

Choyés comme dans tous les pays méditerranéens par une mère omniprésente et souvent une grand-mère-gâteau, les enfants demeuraient des « petits » tout au long de leur vie pour celles qui les avaient mis au monde. Aussi, la présence d’un garçon adulte et célibataire sous le toit des parents ne soulevait nul étonnement de l’entourage de la famille car tout le monde était logé à la même enseigne. A plus forte raison, une jeune fille qui se serait risquée à quitter le domicile pour une autre raison que le mariage était immédiatement cataloguée comme « la dernière des dernière ». A Bab El Oued, on n’était pas mauvaise langue mais on avait son franc parler.
Les grands-parents complétaient à merveille l’éducation des parents. Auprès des petits enfants, ils suppléaient avec mansuétude la présence du père ou de la mère et désarmaient, souvent, leur colère pour une mauvaise note du fils ou le retard de la fille. Car ici plus qu’ailleurs, si l’enfant « oubliait » l’heure, la punition tombait inéluctablement et parfois, la « baffe » marquait au fer rouge la joue de l’imprudent qui jurait alors ses grands dieux que cela ne se reproduirait plus. Plus que le non-respect de la consigne, l’inquiétude était la seule responsable de la sanction car le Bab El Ouédien possédait une imagination débordante qui lui faisait entrevoir la fin du monde pour un simple retard de cinq minutes, un rhume de l’aîné ou une mauvaise grippe de la cadette.
Consolé par la grand-mère, l’enfant mesurait combien la présence des anciens adoucissait son chagrin ou tamisait sa colère. Il en était ainsi dans toutes les familles au sein desquelles le respect et l’amour envers les parents et grands-parents figuraient en toute première place dans le livre d’or des gens de ce pays.
Aucune fête ne se déroulait sans la présence discrète d’une vieille petite mémé ou d’un grand père silencieux mais attentif aux moindres facéties de l’un de ses petits enfants. Parfois, il s’improvisait conteur des années anciennes afin de faire voyager dans le temps une jeunesse avide d’emmagasiner les visions d’une époque inconnue, bâtisseuse d’Alger. Défilaient alors toutes les images sépia de la destruction des remparts, des messieurs en gibus et des demoiselles en crinoline se promenant avenue de la Bouzaréah ou fréquentant le Kursaal, des premières baignades à la plage des bains Nelson, du centenaire de l’Algérie et son cortège de magnifiques cavaliers paradant sous les vivats de la foule,……
« C’était le bon temps » répétait-il sans savoir que ses petits enfants raconteraient un jour à des bambins aux cheveux noirs l’épopée de leur génération en répétant cette phrase empreinte de nostalgie mais tellement vraie quelle que soit l’époque révélée.
Pour toutes ces raisons, les familles qui possédaient la chance sublime de voir se côtoyer trois générations sous un même toit ne se privaient jamais de ce bonheur, réservant, au contraire, une place de choix à leurs aînés.
La dignité habitait les maisons de Bab El Oued et chacun se faisait violence afin de ne point être la cible de la médisance, du qu’en dira t-on. Une famille maquillait sa pauvreté par mille et un stratagèmes qui détournaient l’attention de l’entourage. Avec la discrétion pour seule arme, une famille en difficulté donnait le change à son voisinage mais le faubourg savait rassembler tout son petit monde autour de notions affectives n’ayant qu’un lointain rapport avec le porte monnaie.
Plus qu’ailleurs, Bab El Oued abattait les frontières entre les riches et les pauvres par une communauté de vues sur les choses de la vie passée par le filtre du bon voisinage. Qu’importait alors si la main tendue sentait l’eau de Cologne ou la sciure de bois.
Le « matelas par terre » pourrait être qualifié en ce quartier comme le signe le plus évident de la prédisposition des gens de ce pays pour la convivialité.
Tous les prétextes semblaient bons à une famille pour retenir l’invité à dormir. Un matelas par terre et le tour était joué. Un enfant s’emparait de la nouvelle couche et cédait dans la joie son lit à la tante, l’oncle ou le cousin. Cette pratique était considérée comme une banalité tant elle était répandue en Algérie. Elle prolongeait la journée et promettait des lendemains heureux.
Il en était de même avec l’improviste que l’on invitait à sa table sans manière car ici les portes s’ouvraient avec bonheur sur l’amitié et la famille. Le plaisir de recevoir semblait plus jouissif et plus excitant que la joie d’être l’invité. La mère de famille aimait recevoir à sa table ses frères, ses sœurs, les petits qui étaient servis avant les adultes, ses tantes et oncles et parfois l’assiette du pauvre trônait en bonne place pour l’absent d’un jour ou définitivement parti pour un monde meilleur. Malgré les soucis, le bab-el-ouédien n’était pas riche, la maîtresse de maison « s’arrangeait » souvent avec des riens pour façonner un menu frugal dont chacun se souvient avec tendresse.
Les voisins recevaient en offrande les gâteaux de la fête chrétienne, musulmane ou israélite car le bon voisinage, en ce quartier, n’était pas un vain mot ou une vue de l’esprit.
Il n’était pas rare à Bab El oued d’apercevoir deux « ménagères » en panne de menu se « tenir la jambe » mutuellement durant des heures, de balcon à balcon, oubliant à l’occasion la loubia sur le feu dans une chaude odeur de brulé.
Les réunions de famille accaparaient nos dimanches chez l’un ou l’autre des membres de la tribu. Là-bas, la solitude n’existait pas, tout au moins pour ceux qui appartenaient à une famille « bien comme il faut ». Il semblait totalement incongru d’abandonner une « solitude » à son isolement les dimanches, jours de fêtes ou autres jours fériés. On ne concevait pas de réveillonner en famille sans la présence de nos anciens isolés ou pas. Ne pas laisser sur le trottoir un ami, un parent ou une personne malade, c’est sans doute la leçon de vie comportementale essentielle que Bab el Oued a gravé, indélébile, sur mes jeunes années.
Il m’en est resté une propension à l’amitié et à la famille quasiment indestructible sans pour autant la gaspiller en de vaines attaches.
La famille d ‘Algérie s’agrandissait souvent par le biais de l’amitié. Les portes ouvertes sur les paliers qui invitaient le courant d’air du voisinage entretenaient les bonnes relations entre les locataires d’un même immeuble. Ainsi, s’instaurait une complicité permanente au sein des coursives, des balcons et des escaliers, renforcée par l’entraide et le besoin de rendre service, l’offrande d’un morceau de gâteau « qui fond dans la bouche tellement qu’il est moelleux !» ou simplement le bavardage de balcon à balcon entre femmes retenues chez elles une bonne partie de la journée par les allées et venues des enfants. Ces femmes pieds noirs alimentaient et cultivaient leur différence par un besoin viscéral de se retrouver entre elles pour parler de la voisine parfois, de la famille souvent, de leurs enfants toujours. A la manière orientale. Sans la présence d’un homme pour écouter leurs propos. Avec le fou-rire en invité permanent.
Pauvres ou aisées, les familles de Bab El Oued partageaient les mêmes sentiments, les mêmes angoisses et les mêmes espérances. Un bon travail pour le chef de famille, la réussite pour les enfants et dominant tout son petit monde, le rayon de soleil de la maison, la mamma.
(à suivre......) Hubert Zakine

dimanche 27 septembre 2009

* IL ETAIT UNE FOIS BAB EL OUED TOME II


Bab El Oued comptait autant de footballeurs en herbe que de jeunes garçons. A les voir évoluer avec autant d’aisance, une balle dans les pieds, on aurait pu croire que le D….. football avait déposé dans leur berceau la précieuse pelote en caoutchouc. En un mot comme en cent, l’enfant de mon quartier naissait footballeur comme d’autres naissent pianiste, boulanger ou babao, Ne vous étonnez pas, alors, que la moindre parcelle de terrain, la moindre rue, déserte ou encombrée de voitures en stationnement, le moindre jardin se voyaient pris d’assaut par deux équipes pressées d’en découdre, qui du gallia, qui de l’ASSE, qui du Spardégna, afin de reproduire ou d’inverser le résultat du dimanche au stade Cerdan , Municipal ou Saint-Eugène. Et si le nombre de joueurs se réduisait, le match se terminait entre deux égouts qui servaient de buts.
Parfois, une rencontre provoquait un accrochage anodin qui, sur cette terre de feu, déclenchait un cataclysme. Dès lors, le football s'effaçait au profit d'un sport qui se pratique habituellement sur un ring. Les calbotes pleuvaient, les prises de judo estropiaient, les botchas « morflaient l'œil » de l'adversaire. Puis tout ce petit monde, les dobzés et les dobzants, repartaient disputer la deuxième mi-temps du match de football, heureux de ne pas être passés pour des « gamates », des « falsos » ou des « falampos » aux yeux des autres.
L'enfant de Bab El Oued était un enfant de la rue. Pas besoin d'être grand clerc pour comprendre que son parler s'appuyait sur une dialectique peu châtiée. Les gros mots cernaient de toutes parts le phrasé pataouète et la jeunesse y puisait une jouissance quasi orgasmique dans la pratique de ce langage. Bien sur, la bienséance édulcorait les propos lorsqu'ils s'adressaient à un adulte mais le naturel revenait au triple galop face à un copain du quartier.
L'enfance faisait son lit entre l'école, la rue et le cinéma. Entre la famille, les filles et les bains de mer. Entre le sourire, le rire et le fou-rire.
De l'école, quel qu'en fut le lieu, chacun garde tout au fond de son coeur et de sa mémoire, des images et des odeurs embellies par le pardon du temps. Photographies jaunies et parfums d'autrefois, pastellisés, patinés, satinés par les nombreuses quêtes du souvenir dont la répétition a définitivement lissé la mémoire pour ne conserver que la beauté de l'instant en le figeant à tout jamais. Le grincement de la craie blanche sur le noir tableau dessinant le savoir de France, la cotisation des élèves pour le traditionnel cadeau de fin d'année au maître d'école méritant, la cour interdite aux jeux violents, la confiscation des toupies, noyaux ou tchapp's par un instituteur irascible, le jeu de la mora réinventé par les garçons, renommé, allez savoir pourquoi, « pigeon » qui intriguait tant nos maîtres, le couple de photographes, qui nous plaçait minutieusement avec une patience qui aurait dû leur valoir les « palmes académiques ». Photographies du temps passé, endormies dans une boite en carton, un album de cuir affichant fièrement son âge ou un tiroir ouvert les soirs de nostalgie quand la nouvelle du décès d’un ami d’enfance vous plonge dans un abîme de désespoir, rien ne nous parle autant de l’injustice des hommes et de la fragilité du bonheur.
L’école, prolongement naturel de la maison familiale et de la rue « amicale » demeure le lieu où se nouèrent les amitiés les plus solides. Renforcées par une présence quasi permanente des camarades de classe au sein d’un même quartier, ces amitiés, élues par le cœur, parce qu’elles furent disloquées par l’exode, se sont offertes à la rigueur du temps qui passe. Elles résistent pourtant vaillamment contre les vents contraires qui éloignent chaque jour le vaisseau fantôme et emportent les naufragés de l’Algérie vers l’île de l’oubli.
L’école de Jules Ferry se décrit pour chacun d’entre nous par la magie de noms de rues. Ecole Rochambeau, collège Guillemin, cours complémentaire Condorcet, Lazerges, Franklin, Lelièvre, etc.
Ces écoles aux patronymes de militaires, artistes ou savants dont nous ignorions tout, nous suivent dans notre vie d’homme comme des souvenirs indélébiles accrochés à nos valises d’exil.

Avec le temps, les bagarres entre garçons nous semblent dérisoires. Pour un oui ou un non, une bille perdue, un tas de noyaux « dégommé » en dehors du cercle de lancer, un mot mal interprété, un croc en jambe lors d’un match de football, un regard de travers, on se retrouvait dans une entrée de maison, bien à l’abri de la surveillance des adultes, pour le match de boxe du siècle. Alors, sous les encouragements du reste de la bande du quartier, les calbotes, les botchas et les schkobes pleuvaient jusqu’à ce que l’issue du combat devienne si évidente que, de concert, la bande arrêtait le massacre. Toujours sous la protestation du vaincu qui, la rage au ventre et les yeux au beurre noir, désirait continuer la lutte afin de renverser la tendance. Parfois, ces rixes provoquées par de jeunes coqs impatients de s’imposer à la majorité, se terminaient dans l’éclat de rire. Mais quand la vexation du battu prenait de grandes proportions, la fâcherie des deux combattants duraient éternellement…jusqu’à l’exode qui effaça toutes les petites peines de l’enfance pour ne laisser filtrer que la rage, la colère et la douleur.
Dans les jardins où se croisèrent l’enfance et l’amitié, les gros mots ponctuaient chaque phrase, fleurissant le langage de la rue par des grossièretés qui feraient rougir tout un régiment de hussards. Nous devenions, par contre, de petits enfants bien élevés dés que la présence d’un adulte nous surprenait. Par un coup de baguette magique, le vilain petit canard se métamorphosait en un cygne maculé du blanc de l’innocence. Mais sitôt le dos tourné, le naturel revenait au galop et nous adoptions les adjectifs les plus grossiers pour estampiller notre façon de penser. Parler ce langage outrancier nous identifiait « voyous » aux yeux des plus grands. Nous ressentions une fierté certaine d’imiter nos aînés et, il faut bien le dire, l’habillage que nous offrions à nos propos, ne dupait que nous-mêmes. Le problème est qu’il devint très vite une habitude qui parfuma notre pataouète d’expressions irrespectueuses devenues naturelles au fil des années.
L’enfance en Algérie vivait au grand air. Poussé par les mamans pour aller jouer « en bas la rue », la jeunesse ne se faisait pas prier. Les jardins d’abord, les rues ensuite, devinrent les aires les plus fréquentées de Bab El Oued par une enfance en proie au démon du jeu. Et parmi ces jeux, le football des rues était roi. Le stade ne venait qu’après, lorsque les joueurs en herbe avaient maîtrisé la technique et qu’ils étaient repérés par des adultes qui vivaient alentour des clubs. Partout se disputaient des rencontres interminables qui entretenaient l’amitié et la condition physique. Souvent le nombre des candidats pour la formation de l’équipe représentative du quartier dépassait la trentaine et seul le talent désignait le sélectionné. Cela donnait lieu à de palabres qui débouchaient inévitablement sur des défis lancés à la ronde quand çà n’était pas à des bagarres ou des fâcheries. Cela fonctionnait comme dans un club, chacun essayant de « piquer » la place du camarade pour le match suivant. Lors de ces rencontres ô combien épiques, la réputation du quartier se jouait. Aussi, on n’hésitait pas à employer tous les moyens pour vaincre l’adversaire et tant pis pour les dribbleurs et les « personnels ». Un « casseur » s’y collait et s’il ratait parfois et même souvent la « pelote » en caoutchouc, il oubliait rarement la jambe du « tchictchiqueur » et le « mangeait tout cru ».
L’enfant de Bab El Oued aimait le beau jeu, les arabesques et le « jonglage », les « t’ménieks » et les « coups de zouzguèfe », les râteaux et les « tchèques » nommées par certains « ailes de pigeon » alors qu’elles n’étaient que la représentation du geste d’un joueur qui s’appelait Jérusalem et avait enthousiasmé l’Algérie lors d’une tournée de son club tchécoslovaque dans les années 20.
On se cotisait souvent pour acheter une balle de caoutchouc dans ces royaumes de l’enfance, magasins situés face aux écoles où se perpétuait le rite immuable de l’achat du chewing-gum « globo » avec l’argent d’une couverture de cahier ou d’une plume « sergent major ». Dans ces échoppes qui vendaient des tranches de bonheur pour quelques sous, on achetait les toupies italiennes, les billes en agate ou en terre colorée, les illustrés d’occasion, les taouètes en fer au gros élastique carré, les pistolets à plomb avec leurs membranes roses ou grises que l’on superposait pour accentuer la puissance du tir, les cordes à sauter, les bracelets en toc que « zarmah’ c’était du vrai », les patins à roulettes et j’en passe. Ces commerçants d’un autre âge, à la patience légendaire et au sourire parfois crispé, qui aimaient les petits et les petites du quartier comme leurs propres enfants, qui faisaient crédit pour un sourire mais dont le regard gyrophare « matait » la moindre ébauche de larcin, on y pense encore aujourd’hui avec un cœur de tendresse. A présent que nous sommes adultes et parfois grands parents, l’enfance vient perfidement nous caresser la joue lorsque nous évoquons ces compagnons de nos belles années.
Les collections d’images sportives donnaient lieu à d’âpres batailles afin de remplir l’album le premier. On se défiait à la course, aux cartes, au football, au jeu de têtes dans une entrée de maison, à la carriole, à la toupie, à tout et à n’importe quoi afin de gagner la photo mise en jeu de MIMOUN, COHEN ou KOPA. Et lorsque l’album complet était aux mains du plus rapide, du meilleur footballeur ou du plus chanceux aux cartes, celui-ci s’empressait de le mettre aux enchères afin de récolter de quoi se payer un « crocodile », un blue jean’s ou des chaussures italiennes à bouts pointus. Pour « faire le beau » avenue de la Bouzaréah. Le beau ou la belle car les filles ne donnaient pas leur part aux chiens avec leurs tailles fines, leurs décolletés sages gorgés de douces promesses, leurs démarches ondoyantes et leurs regards en biais.
La distraction préférée de nos jeudis après-midi, rite immuable de la jeunesse américanisée faisait le bonheur des propriétaires des salles obscures de Bab El Oued et, plus rarement de la ville. Du Mon Ciné au Majestic en passant par le Marignan, la Perle, les Variétés, le Plaza, le mythique Bijou rénové en Lynx, le Trianon, hélas, transformé en Monoprix, le Suffren et le Rialto, les cinémas de Bab El Oued offraient du rêve et de l’évasion à un public bon enfant et parfois fraudeur.
Du reste, les adultes semblaient avoir passé un accord tacite avec les « oualiones » du quartier délaissant ces territoires conquis par une marmaille en goguette, exubérante à souhait devant les exploits des Trois Mousquetaires, Zorro, Robin des Bois ou Tarzan. Lorsque la nouvelle vague débarqua à Bab El Oued, certains se risquèrent à programmer les films de Godard. On siffla, hurla des « remboursez, remboursez », vociféra et c’est miracle si les cinémas ne furent pas incendiés, le Bab El Ouédien aimant trop les salles du quartier.
Les garçons et les filles atteignant l’âge canonique de 13ans, parfois moins, embarquèrent alors pour le bateau de cythère. L’amour leur offrit un voyage au long cours lors de dragues à l’abri des regards indiscrets et inquisiteurs des membres de la famille de la fille. L’été avec la liberté des congés scolaires retrouvée multiplia les jeux de ces enfants, grands et petits, dans une farandole de bonheur apprise par cœur tout au long de l’année et récitée à l’envi sous le chaud climat de Bab El Oued et ses plages ensoleillées.
L’enfance, dans ce quartier aux multiples senteurs et aux innombrables accents, demeure pour tous ceux qui ont habité ce temple de l’amitié, du voisinage et des querelles de bonne santé, le paradis tel que le rêvent encore les poètes et les savants. Une terre privilégiée qui n’en finit pas de germer dans le cœur de ces anciens garnements devenus adultes qui de temps à autre dévalent les rues de leur Bab El Oued natal à tombeau ouvert………………………………sur une carriole DE NOSTALGIE.
(à suivre......)

* LA MEMOIRE DU FOOTBALL D'AFRIQUE DU NORD

Ce livre de 800 pages et 700 photos, préfacé par Mrs Fernand Sastre, Marcel Salva, Lucien Jasseron, Pierre Ponsetti, Sauveur Rodriguez et Guy Buffard est épuisé.
Je scannerai une centaine de pages et photos pour les mettre en ligne. Ainsi, vous pourrez vos remémorer des souvenirs du foot de là-bas qui faisait tant vibrer vos dimanches après midi.

* MARIES TOI DANS TA RUE, MON FILS !


EXTRAITS......
--« Tu fréquentes une goy! Mais tu es devenu fou ou quoi! Tu veux que ton père y te tue! Et moi, par-dessus le marché! »
Richard avait pris son courage à deux mains pour annoncer à sa mère les sentiments que lui inspirait la petite Carmen Solivérès. Plus d’une fois, les mains moites et les lèvres sèches, le souffle court et la gorge serrée, il avait désiré entraîner sa « mamma juive » sur le chemin de la confidence mais il avait imaginé l’effarement, l’inquiétude, les larmes peut-être de « sa douce » si douée pour le mauvais sang. Alors, il avait renoncé malgré la promesse faite à Carmen, la jolie Carmen, complice de cupidon, au regard de braise et au corps de liane. Chaque jour était un autre jour et « demain, le Bon D.... il sera grand! ».

Fils aîné d’une famille juive originaire d’Alger, il lui fallait demeurer le phare dont la lumière éblouirait le ciel constellé d’étoiles de son jeune frère et de sa petite sœur. A lui de tracer le sillon. A eux d’ensemencer la terre. Il serait l’exemple à suivre, le MOÏSE des temps modernes. Aucun faux-pas ne lui était permis, ne lui serait pardonné.
--« Mais, manman, c’est une pied-noir! Elle est née à Perrégaux! » se défendit Richard en espérant que l’appartenance de sa belle au triste cortège des « rapatriés » la disculperait aux yeux de sa mère.
--« Toute pied noir qu’elle est cette petite et même si elle est belle comme le jour et ça, j’en doute pas une seconde, elle est pas juive, la pauvre ! »
--« Et alors parce qu’elle est catholique, y faut la jeter aux chiens ! C’est pas de sa faute si ses parents y sont pas juifs ! »
--« Qui c’est qui te dit de la jeter aux chiens, des fois j’te jure, toi ! Tu sais mon fils que chez nous on se marie entre juifs, c’est comme ça depuis la nuit des temps et toi, tu feras comme tout le monde, tu épouseras une juive ! »
--« Purée ! Jamais on peut déroger à la règle alors ! »
--« Hou, comme tu parles bien mon fils ! Mais la vérité, tu me fatigues ! Allez, va dans ta chambre que je lave le parterre. »
Lisette Benaim avait le don de clore les discussions qui posaient problème, laissant souvent son interlocuteur amusé ou désemparé. Richard regarda sa mère, sa douce, sa « mamma juive » entrer dans la cuisine où elle élevait ses garçons les mains dans la farine et le cœur en pays de nostalgie. Trois cadres accrochés au mur de SA cuisine lui parlaient à chaque instant de sa ville natale, de la casbah judéo-arabe de sa jeunesse et du cabanon de la Pointe-Pescade. Images arrachées à la tourmente, souvenirs pastellisés d’un monde disparu qui savaient se faire oublier pour mieux s’éterniser dans sa mémoire d’exil. Parfois, souvent, elle s’asseyait sur un tabouret, le regard perdu dans une quête illusoire d’autrefois. Alors, le temps ralentissait sa course, s’immobilisait et revisitait le passé, ses années d’enfance et de deuil, ses printemps lumineux et ses hivers pointillés, ses bonheurs dérisoires et ses chagrins étouffés. Un bol de café au lait dans les mains, la fumée de ses marmites enveloppant sa solitude, elle n’était plus qu’une Algéroise en exil, déracinée au cœur lourd. Alors, par la magie de la mémoire, son environnement s’endimanchait de voisinage exubérant, sa maison de jadis résonnait de bruit et de fureur, de cris de joie et de disputes de bonne santé entre son mari et ses trois frères pour une belote de mauvaise foi et de bonne santé. Et puis, le présent la rattrapait par la sonnette de la porte ou la sonnerie du téléphone. Elle poussait un soupir venu de la nuit des temps et s’arrachait à ces doux moments empruntés aux souvenirs..............

--« Regardes-moi, Carmen! Moi vivant, jamais tu épouseras un juif, un arabe ou même un martien. Je te tue plutôt! Ta mère et moi, on t’a promise au fils de Manu. Tu l’as oublié? »
Bien sur qu’elle n’avait pas oublié Sauveur, son frère d’amitié. Mais il n’était pour elle, qu’un ami d’enfance. Jamais l’amour ne s’était glissé dans leurs jeux.
La petite avait regardé son père droit dans les yeux comme pour y chercher une exagération espérée.
--« Mais Papa, toujours tu disais, et maman aussi, que là-bas vous faisiez aucune différence entre les communautés? »
--« Et on le maintient. Mes amis, y s’appelaient Aboulker ou Hamad mais jamais je leur aurais donné ma fille en mariage parce que les juifs y se mariaient entre eux, les arabes également et nous autres, çà nous venait même pas à l’esprit d’épouser une fille qui prie dans une mosquée ou dans une synagogue. Et pourtant, ils étaient nos amis! »
Carmen s’était tournée, alors, vers sa mère pour lire dans ses yeux un éventuel encouragement à défier l’autorité paternelle. Rosette Solivérès ne broncha pas. Au contraire, elle se blottit sous le bras protecteur de son mari et renchérit :
--« Ton père, il a raison, ma fille! Sauveur, on le connaît. Il est de chez nous. C’est un fils de bonne famille. Ce Richard! Comment tu dis qu’il s’appelle, déjà? »
--« Benaim! Richard Benaim y s’appelle, et ses parents, c’est des gens très bien! Et puis d’abord, vous les connaissez. Le père, il est musicien, pianiste je crois! Et sa mère, tous les jours tu la rencontres sur le marché, alors! »
--« Son père, il est musicien comme moi ch’uis toréador! C’est pas demain la veille qu’il passera à la télévision avec son orchestre arabe! » ironisa Joseph.
--« A t’écouter, on croirait que tu considères pas les juifs comme des pieds noirs! »
--« j’ai pas dit çà! Et ta mère non plus, mais un juif c’est d’abord un juif et après, seulement, c’est un pied noir! »
--« Et Enrico Macias, si c’est un pied noir différent, pourquoi vous pleurez comme des madeleines quand y chante? »
Devant l’agacement de son mari, Rosette Solivérès s’approcha de sa fille, lui prit le bras et poursuivit:
--« Tu as raison, ma fille! C’est ton père qui s’est mal exprimé. Il a jamais voulu dire que les juifs, ils sont moins pieds noirs, moins beaux ou moins intelligents que nous autres. Jamais, il a voulu dire que les oranais, on est mieux que les Algérois ou les Constantinois; seulement, tu le connais, il choisit mal ses mots. Il veut dire tout simplement que tu dois épouser un garçon de chez nous. Un catholique pied noir; Oranais si possible. Perrégaulois encore mieux. Et Sauveur par dessus le marché! Tu sais, ma fille, pour être heureuse dans la vie, il faut tout partager avec son mari. Comment veux tu avoir des affinités avec un breton ou un Cht’imi ou un provençal? Qu’est-ce qu’il comprendra de ta nostalgie, tu peux me le dire! Il t’enverra balader, un point c’est tout! Et tu veux qu’j’te dise: il aura bien raison! »
--« A la seule différence près que Richard est né à Alger, que c’est un pied noir cent pour cent « tramousse et calentica » même qu’à Alger, ils disent « calentita », qu’il est juif et que je suis catholique mais je n’oublie pas que tu étais italienne et papa, espagnol. Çà vous a pas empêché d’être heureux et d’avoir beaucoup de points communs. »
--« Hou, ma fille! Tu me fatigues, hein! Tu peux me dire qu’est-ce que tu connais à la religion juive? Tu sais les contraintes religieuses, les tables de la loi, tu connais l’histoire du peuple juif..... »
--« Mais maman, j’épouse Richard Benaim, j’épouse pas le peuple juif! »
--« C’est du pareil au même! Rentrer dans une famille juive, c’est adopter sa religion, sa foi, sa façon de regarder les autres, c’est des rites immuables depuis des millénaires. Epouser un juif, c’est épouser sa religion! » .....................

......Moïse Zekri attendait Carmen depuis bientôt une demi-heure et cela avait l’air de l’agacer souverainement. La porte de son bureau s’ouvrit prestement sur une Carmen pas mal essoufflée.
--« Pardon, monsieur le rabbin. Mais mon père y m’a fait un de ces pataquès. Il voulait que je reste à la maison pour aider ma mère à faire les mounas pour mardi. Et comme je suis quand même sortie, y croit maintenant que je vais voir un autre garçon que Richard. »
Devant l’air dépité de Carmen, le rabbin rentra sa colère pour ne plus penser qu’au problème moral posé par la conversion de la jeune fille.
--« Cela me laisse supposer que ton père n’est toujours pas au courant de ton projet de conversion au judaïsme ? »
Devant la réponse négative de Carmen, le rabbin s’assit à son bureau et prévint :
--« Ecoute petite, je ne veux en aucune manière aller à l’encontre de ton désir. Je suis même prêt à t’aider dans tous tes projets et même à te donner des cours particuliers mais jamais contre l’avis de tes parents. Tu dois les mettre au courant. Et qu’ils soient d’accord. »
Devant la rébellion de Carmen, Moïse Zekri continua :
--« Dis toi bien que la pilule sera dure à avaler pour eux et il vaut mieux les mettre au courant. De toutes manières, rien ne se fera sans l’assentiment des tiens. »
--Ca se voit que vous ne connaissez pas mon père! Conflit il y aura, c’est sur et certain. »
--« je te le dis et je te le répète, je suis à ta disposition pour rencontrer tes parents, je ne peux pas faire plus, ma fille ! »...........
........Dès les premières lueurs de l’aube, le kibboutz fût réveillé par les haut-parleurs du camp. Richard, déjà levé, une serviette autour de la taille pour seul vêtement sortit sur le pas de la porte de sa chambrée.
« Le nouveau ministre de la défense, Moshé Dayan, a été investi cette nuit … » Aussitôt, telle une traînée de poudre, la nouvelle se répandit, déclenchant cris de joie et you-you, une liesse qui étonna les « touristes » pour lesquels le nom du soldat borgne ne rencontrait guère d’écho.
Le kibboutz se préparait à la conflagration, suivant à la lettre les consignes de sécurité. Le déclenchement des hostilités semblait imminent. Paulo avait perdu son envie de taper cinq, Victor avait retrouvé le chemin de Dieu, priant à chaque heure du jour et de la nuit. Roland se laissait bercer par la musique de ses amours. Seuls Jacky et Richard tamisaient leur propre angoisse par les plaisanteries de jeunesse dont ils étaient friands.
Parfois, lorsque leurs fonctions respectives leur en laissaient le loisir, ils s’isolaient avec leurs amis afin de se remonter le moral. A cinq, la peur s’apprivoise plus facilement. Alors, ils parlaient du temps jadis de l’Algérie lorsque l’insouciance habitait leur enfance malgré la guerre, malgré les bombes, malgré le sang. Cette Algérie qui leur avait permis de tutoyer les affres de la cruauté humaine et les avait conduit sur le chemin de la désinvolture devant les « événements » et son cortège d’attentats. Comme les « sabras » nés en Israël, ils étaient des enfants de la guerre même si la France n’avait jamais employé de termes guerriers et les avait remplacés par « maintien de l’ordre », «évènements », et autres sottises aseptisées. ......

--« Moshé Dayan », leur expliqua le commandant,
« c’est un type qui a des couilles ! Et je vous assure qu’elles sont pas en chocolat comme votre De Gaulle ou votre Debré »
--« Qué notre De Gaulle ! Ca va pas non ! » se vexa Paulo qui n’avait pas compris qu’il fallait lire entre les lignes les propos du commandant qui, en tant que tunisien de naissance, avait suivi, la rage au cœur, la descente aux enfers de ses compatriotes d’Algérie.
--« Peu importe ! » trancha le commandant. « En venant ici, vous saviez que ce pays est en guerre depuis sa création. Vous saviez, et vos parents également, que les arabes désirent plus que tout au monde nous rejeter à la mer. Israël est une épine dans le pied du monde arabe. Mais Israël est fort. Et pourquoi il est fort ? Parce que contrairement à nous autres les gens d’Afrique du Nord qu’on avait la France comme dernier refuge, rappelez vous la valise ou le cercueil, la devise d’Israël et des Israéliens c’est le cercueil ou le cercueil. Vous comprenez pourquoi on n’a pas d’autre alternative que la victoire. Tous ensembles. Comme un seul homme. Comme un seul peuple qu’on est devenu par la grâce d’Israël. L’errance s’est arrêtée ici. »
Le lyrisme du discours ne ressemblait en rien au personnage du commandant. Les cinq amis écoutaient religieusement ce petit homme bourru, presque frustre dans ses propos de tous les jours. A l’instar de l’assemblée des kibboutzim galvanisée par l’élan patriotique engendré par cette intervention unificatrice.
Richard retrouvait en ce lieu et en cet instant l’émotion de son enfance lorsque le 13 mai de lumière chavira l’Algérie toute entière. La musique militaire claquant dans le ciel immense avant de glisser du Plateau des Glières vers l’azur triomphant nimbé de tricolore. Les «mancaoura » obligés pour aller communier avec la foule du Forum, le Gouvernement Général, ce superbe bâtiment, ce gigantesque navire descendant vers la mer, pris d’assaut par les matelots algérois afin que la France se dote d’un capitaine au long cours digne des plus grands navigateurs. Hélas ce fut De Gaulle.
Aujourd’hui, presque dix ans après, Richard savait gré à Israël de lui fournir l’occasion de revivre pareils instants. D’impulser de nouvelles et semblables sensations, de ressusciter de telles émotions, de redonner un sens à sa vie, si éloigné de la futilité de ses angoisses de petit bourgeois cannois. Il écoutait battre tous les sentiments de son cœur qui lui parlait, bien sur, de Carmen, de sa nostalgie, de la réussite de ses études, de la dislocation de ses amitiés mais qui lui révélait d’autres sortilèges et une autre raison de vivre à l’unisson de ses frères coreligionnaires, d’Israël et d’un idéal à la mesure de la grandeur de son âme. .........

......Une escouade de l’armée devait se préparer à rallier Charm El Cheik dans la matinée pour se mettre au service du commandant en chef de la région. Comme tous ses camarades, Richard n’avait en rien rechigné à cette expédition qui les sortait de leur routine quotidienne, une expédition que personne n’appréhendait mais qui se révéla particulièrement meurtrière. En effet, avant même d’arriver à destination, sur une route sinueuse et caillouteuse, le camion qui ouvrait la voie fut soudainement coupée en deux par une explosion qui brisa net l’élan du convoi. Une colonne de fumée acre et dense se dissipa peu à peu pour laisser les regards hébétés deviner l’étendue des dégats. Trois corps déchiquetés gisaient au milieu des gravats. Une mine datant de la guerre des six jours dont personne ne se souciait venait de se rappeler au mauvais souvenir de l’armée israélienne en brisant la vie de trois jeunes soldats. Le nombre des blessés ne fut communiqué que dans la soirée. Richard faisait partie des plus salement touchés, une jambe ravagée par une bombe fragmentée. Evacué sur l’hôpital militaire de Charm El Cheik, il s’avéra que ses jours n’étaient pas comptés mais les chirurgiens devant l’urgence décidèrent d’opérer immédiatement sans attendre le feu vert du médecin-chef de l’hôpital. L’intervention dura cinq heures, la jambe de Richard criblée d’éclats fut sauvée mais des séquelles importantes résulteraient de l’opération.

Léon et Prosper, assis à la terrasse de la Brasserie de la plage, contemplaient le paysage qui s’offrait à leur vue, deux jolies nymphettes s’ébattaient dans l’onde argentée, une famille parisienne, la peau blanche fraichement débarquée sur la côte, se réchauffait au soleil généreux de Cannes, l’été éclaboussait de lumière les établissements du bord de mer où la jeunesse s’en donnait à cœur joie entre musique et vespa pétaradante, c’était l’été, l’insouciance, le bonheur.
Lisette se promenait dans les allées du marché parmi les couleurs et les effluves qui lui rappelaient tant Alger. Elle faisait le trajet à pas lents, soupesant un melon qu’elle sentait , le faisait crisser sous ses doigts en écoutant son cœur comme au temps jadis du marché de la rue Randon de sa jeunesse, prenant tout son temps pour choisir les blettes de la t’fina ou les fèves du couscous au beurre et au petit lait, rencontrant une amie ou une connaissance pour faire un petit brin de causette, enfin elle joignait l’utile à l’agréable au milieu des gens, des fleurs et des épices.
Ce samedi s’annonçait tranquille entre sieste, promenade et repas frugal. Comme d’habitude, comme toujours. Mais une boule à l’estomac empêchait Lisette de goûter ces instants de quiétude sans savoir quelle en était la raison. Elle mit cela sur le compte d’une mauvaise digestion et ne s’en soucia plus. Sa future belle-fille arriva sur le coup de quinze heures pour aller faire les magasins de la rue d’Antibes. Il était quinze heures vingt quatre exactement quand le téléphone retentit. La nouvelle tomba, glacée et suffocante à la fois, telle une dérision qui se dérobait à la vérité, sournoise et cinglante comme un coup de fouet pris en plein visage, qui donne envie de rire et de pleurer, que l’on ne croie pas tellement la nouvelle est énorme, angoissante et envahissante. Non, ce n’était pas vrai, c’était une plaisanterie, on allait se réveiller pour reprendre la vie telle qu’on l’avait quittée, heureuse auprès de cette fille de feu qui adore ce fils bien aimé. La voix au téléphone qui parle et que l’on écoute plus, le fils qui est sorti d’affaire mais qui se trouve à des milliers de kilomètres si loin des bras de sa mère, de sa famille, des siens. Le bourdonnement qui s’estompe, la fiancée dont le regard reflète son angoisse, son visage dessiné pour le bonheur et que la stupeur a démaquillé, des paroles qui se veulent rassurantes mais allez dire à une mère juive de laisser passer l’orage sans se faire du mauvais sang, et le mari, le père de Richard qui se pavane sur la plage ou qui joue aux cartes, insouciant et heureux, pendant que son fils, les yeux de ses yeux, se tord sur un lit de douleur, seul, si loin de sa mère. Non, il faut aller le voir, même si c’est loin, même si ça coute cher, il faut qu’il sente tout l’amour qui danse autour de lui, le soutenir dans ces moments difficiles, il n’y a que sa famille qui est importante, sa famille et sa fiancée. Le téléphone raccroché, hébétée, la mère regarde la belle fille en devenir, comment apprendre la terrible nouvelle sans éclater en sanglots, sans transmettre l’angoisse qu’elle doit apprendre à apprivoiser avant que de connaître la monstrueuse vérité. Pourtant, le cœur renferme des ressources insoupçonnées lorsqu’il est confronté à l’insoutenable. Seules les deux femmes se réconfortent en répétant comme une litanie : « se jours ne sont pas en danger. »..................

.........Lisette, dans un état second, remerciait le ciel, le bon dieu, Hachem et même Allah réunis dans une même prière œcuménique alors que Carmen calculait déjà comment se rendre en Israël.
--« Ne t’en fais pas, ma fille. On t’emmène avec nous ! »
Puis après un silence qu’elle avait sans doute mis à profit pour trouver la meilleure façon de protéger son époux.
--« Comment je vais le dire à mon mari ? »
Lisette désirait le préparer avant de le confronter à l’inéluctable, la fatalité judéo-arabe faisant le reste. Elle décida d’aller à la plage pour lui apprendre la déchirure devant ses amis, dans le brouhaha d’un café autour d’une partie de belote, il n’oserait pas exprimer toute sa peine, pensait-elle. Elle prit bien soin de préciser que son enfant était blessé mais que ses jours n’étaient pas le moins du monde en danger. Léon et Prosper reçurent ce coup dur avec retenue, taisant leur émotion qui transparaissait pourtant mais que tous les amis respectèrent.
La rentrée à la maison se fit silencieuse, entrecoupée de colères rentrées masculines et de lamentations féminines.

* DIASPORA ET JUDAISME D'AFRIQUE DU NORD

EXTRAITS.......
Le colonialisme a vécu. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes a tiré un trait sur un monde en voie de disparition. Le XXIème siècle ouvre les bras à la modernité. De grandes transhumances ont modifié l'équilibre de la planète tel que l'ont connu nos parents, nos grands-parents, nos anciens. Les exodes temporaires, les exils définitifs, l'indépendance des pays colonisés, la fuite des civils face à toutes les violences, la recherche d'une vie meilleure ont façonné un monde différent où toutes les races, toutes les citoyennetés, toutes les religions se côtoient. Ce melting-pot souhaité par certains, imposé par d'autres, refusé par des tiers se trouve aux antipodes des partisans d'une appartenance identitaire à un continent, à un pays, à une région, à une ville, à une religion.
La conséquence de cette turbulence qui charrie d'amont en aval et de bâbord à tribord des populations homogènes ou hétérogènes vers des terres d'asile où il fait meilleur vivre est figée dans les préceptes évoqués par les tenants de l'antiracisme: les mariages mixtes.
La diaspora du peuple juif a suivi cette évolution que d'aucuns jugeront fâcheuse. La survie du judaïsme est toujours passée par ce vieil adage empreint de sagesse : " Si tu veux être heureux, maries toi dans ta rue!"
Tout était résumé dans ce conseil avisé offert à la réflexion de la jeunesse par les anciens. L'expérience parlait par la bouche de ces parents, oncles, tantes, voisins qui vivaient dans une ville, dans un quartier où tout le monde se connaissait, voyait naître et grandir les enfants, appréciait une "famille bien comme il faut", partageait les petites misères, les grandes joies ou les terribles malheurs qui jalonnaient l'existence du faubourg. De cette osmose entre les gens, les générations, les communautés, s'était instauré une identité de vue et de pensée cimentée par l'identification à une religion et une foi inébranlable en Dieu. Les catholiques épousaient des filles de Marie, les juives unissaient leur destin à celui des fils de Moïse, les enfants de Mahomet convolaient en justes noces aux bras de belles musulmanes. Ainsi, chacun s'ancrait dans sa religion avec le sentiment d'œuvrer pour sa Maison sans l'ombre d'une pensée mauvaise à l'égard des autres fois. Les ventres s'arrondissaient, les baptêmes succédaient aux circoncisions et la vie s'écoulait au rythme des mariages intra-communautaires.
Dans les pays arabes, le judaïsme et l'islam s'émancipèrent à travers leur apport culturel. Les casbahs, lieux de vie et de coexistence pacifique, résonnèrent souvent d'une musique andalouse qui s'épanouissait grâce aux virtuoses issus des deux communautés jumelles. La cuisine aux mille saveurs embauma les ruelles parfois nauséabondes de la vieille ville. On parla, alors, de casbah, de cuisine, de musique judéo-arabe. L'Afrique du Nord porte en elle les traces visibles de "cette haine qui ressemble à l'amour" à laquelle on se doit d'associer les "Pieds Noirs" de confession catholique. Ce fut une grande et belle aventure d'un melting-pot d'avant-garde, à une époque où les bonnes consciences métropolitaines s'effarouchaient du "paternalisme" des européens envers les "indigènes". La superbe terre africaine fut un merveilleux laboratoire d'une Europe tant désirée de nos jours. Les pauvres bougres du bassin méditerranéen, italiens, espagnols, maltais, mahonnais, siciliens, grecs s'associèrent à la France pour ne faire qu'une seule et même entité: les " européens d'Algérie, du Maroc et de Tunisie". Les juifs s'y intégrèrent, au delà du décret Crémieux, tout en conservant leur particularisme.
Le chemin de l'émancipation passe par le filtre de l'intégration ou de la conversion. Selon les pays d'accueil, la mansuétude ou la corruption des seigneurs en place, le juif se voit autorisé à travailler, à prier, à exercer le métier de son plaisir ou spolié de ses biens, contraint de verser une taxe d'immigration dans les pays européens, une dîme dans les pays arabes pour droit de vie.
En ces temps là, le seul repère de ces perpétuels déracinés s'écrivait en lettres hébraïques, se lisait dans la douceur du soir, à la lumière bleuâtre d'une flamme dansante, au cours d'un éphémère dialogue avec l'Eternel, se chantait lors d'une "nouba" arabo-andalouse ou d'un concert de louanges venu de la nuit des temps.
Elevé jusqu'à Dieu par son apprentissage de la vie religieuse de sa communauté, l'enfant juif reçoit en héritage le devoir divin de prêcher la bonne parole auprès de son entourage familier. L'absolu devient son univers, sa quête. L'armée de ses convictions enracinera sa destinée jusqu'à la prochaine errance, la prochaine permission, la prochaine illusion.


En effet, le père juif est débouté de ses droits les plus élémentaires de procréation car il est inscrit que la paternité de l'homme n'est jamais prouvée. La parole de la mère est également bafouée par la suspicion qui plane sur son comportement sexuel envers cet autrui soupçonné. Intolérable, ce voile qui ternit l'amour d'un couple condamné d'avance, sans preuve, irrémédiablement. Présumés innocents en toute autre affaire, l'homme comme la femme ne bénéficient nullement de procès équitable. La défense n'a pas droit à la parole. L'accusation est sans pitié. Ils sont coupables tous deux : le mari, de n'être pas le seul homme à honorer son épouse puisque le risque de non paternité est patent ; l'épouse, d'être libertine puisque le mari ne peut prouver sa paternité.
La science universelle balaie, pourtant, cette affreuse suspicion par test A.D.N. interposé en permettant la savante et irréfutable preuve de la paternité de l'époux par prélèvement sanguin.
A la lumière de cette découverte, on serait tenté de penser que le judaïsme verse dans l'obscurantisme en s'enfermant dans un refus absolu de reconsidérer la question de l'enfance née de mariages mixtes et de préférer l'inertie à toute avancée scientifique. Bien évidemment, il n'en est rien. Pour s'en convaincre, il suffit de plonger au cœur de l'histoire juive pour s'instruire du rôle éminemment précurseur du peuple d'ISRAEL. Alors, pourquoi le statut-quo? Pourquoi cet immobilisme qui entrave l'entrée dans le monde hébraïque de ces enfants sacrifiés sur l'autel d'une loi rétrograde? Pourquoi le judaïsme prend t-il ses distances avec la modernité?
J'avoue me perdre en conjectures. Certains me jugeront naïf au point de croire qu'une institution religieuse, installée dans ses certitudes séculaires, appuyée sur la conviction profonde que cette méthode millénaire a survécu à toutes les tentatives d'extermination, puisse être sujette à caution. Devant le regard de mes semblables, fier de ma judéité et de mes ascendances, je revendique cette naïveté enfantine qui me pousse à croire que le nom d'une dynastie religieuse ne peut s'éteindre parce que l'amour aurait frappé à la mauvaise porte. Il n'est point question, ici, de révolution, encore moins de révolte. Mais, le patronyme juif se doit d'être porté par un juif car, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, les barbares redescendaient dans la rue, entre les juifs-juifs et juifs-non juifs, le sabre trancherait les têtes sans distinction, sans enquête préalable sur l'origine du nom de la mère. Un BENICHOU passera de vie à trépas que sa mère soit catholique, juive, musulmane, protestante ou bouddhiste. L'enfant au nom hébraïque encourra le même risque quelle que soit son origine. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute.
A contrario, il me semble paradoxal que l'enfant né d'une union entre un homme catholique et une femme juive soit reconnu par le judaïsme comme enfant d'ISRAEL. Ainsi, le petit BENICHOU, né de père juif, reste un "goy" aux yeux du judaïsme qui ouvre ses bras au petit DUPONT né de mère juive. C'est à ne plus s'y reconnaître. La perte identitaire devient flagrante dès que l'on touche au patronyme. En introduisant l'absurde dans la réflexion, on peut imaginer, quelques générations plus tard, le fameux melting-pot tant redouté par le judaïsme, envahir le XXIème siècle et détourner la loi divine de ses fondements. Qui sera juif et qui ne le sera point. Comment reconnaîtra t-on le juif si DUPONT est juif et COHEN ne l'est pas. Comment perpétuer le judaïsme si le seul repère, autre que la religion, le nom en l'occurrence, perd toute signification et crédibilité hébraïques.

Il existera toujours les sceptiques de la religion, les athées sincères et ceux qui par dérision ou par conviction nient l’existence de D….donc de la religion, les contestataires de tous poils, les perfectionnistes de la pensée et de la réflexion, les professionnels de la controverse, les objecteurs de conscience politique ou religieuse.
Tous ont un dénominateur commun qui trouve sa source dans le doute. Si Dieu existe pourquoi toute cette souffrance? Pourquoi n’intervient-il pas dans les conflits, les catastrophes naturelles ou provoquées par les humains? Pourquoi se meurt l’enfance dans les bras de sa mère ? Pourquoi tant de questions ne trouvent-elles pas de réponses ? Douter de soi et des autres est l’apanage de l’homme. L’intelligence est à ce prix. Sinon, la vie ne serait plus ce champ d’investigation extraordinaire, ce jeu d’échec permanent, cette confrontation délicate mais nécessaire entre le passé et le présent, entre ce qui demeure et ce qui évolue, entre l’immobilisme et la modernité. Suivre la trace de nos aînés sans se poser la moindre question, ne pas prendre en compte les avancées technologiques ou simplement les enseignements de l’histoire de l’humanité, est-ce réellement le désir de ceux qui nous gouvernent ?

Le judaïsme retrouverait de la vigueur tout en apportant la preuve que ses dirigeants vivent avec leur temps contrairement à d’autres qui entrent dans le siècle des ténèbres. Les réformes introduiraient un processus d’ouverture à l’enfance ignorée des tables de la loi. Elles ne briseraient point les chaînes qui unissent un peuple à l’étoile de David mais au contraire encourageraient l’enfance à emprunter les chemin du judaïsme.
De plus, le patronyme juif transmis à l’enfant né de mariage mixte désignera, enfin et sans aucune ambiguïté, un enfant d’Israël.
Contrairement à ce que prétendent les conservateurs selon lesquels la mater linéarité serait le seul facteur de la préservation du judaïsme au cours des siècles, il semble à une certaine frange de penseurs juifs que la transmission orale et surtout écrite de la religion du livre est en fait le véritable vecteur de la pérennisation de la pensée juive. La résistance à l’émiettement puis à la dislocation par assimilation devant passer obligatoirement par la connaissance de l’histoire juive.
Dans le passé, la colère, la rage et la douleur laissèrent place à la révolte, puis à la fierté d’appartenir à cette nation. L’ancien Testament devint le livre du peuple avant que les israélites ne devinrent le peuple du livre.
La volonté de transmettre la vie juive, ses coutumes, ses traditions, ses fêtes obligea les anciens à se souvenir et les jeunes à apprendre afin de transmettre à leur tour la Mémoire. Nul peuple ne peut survivre à une mémoire défaillante. A plus forte raison à une mémoire inexistante. La perte des repères rend alors inévitable la dispersion et quelques générations plus loin, la tempête du désert aura recouvert les traces de pas dans le sable. Plus de traces, plus de mémoire, plus de vie.
L’errance du peuple juif est un autre facteur de la pérennité de la « race ». Chacun emporta dans ses valises d’exil l’histoire de son village, de sa ville, de son voisinage, de son Temple. Sans s’en rendre compte, la mémoire entra en fusion avec l’éternité. Afin de sentir battre le cœur de ses origines, chacun s’employa à raconter le passé. Si les tombes se recouvrirent des mauvaises herbes de l’errance, nul n’oublia les ancêtres abandonnés sous d’autres cieux. Le jour de Rosh Hoddesh, à Paris comme à Constantinople, à Kairouan comme à Alexandrie, au sein des pays arabes comme dans les grands espaces du Nouveau Monde, la voix du judaïsme s’éleva jusqu’à l’Eternel. Et la voix des hommes enseigna le souvenir aux enfants. La transmission s’effectua dans des espaces restreints, au sein de quartiers-ghettos où la parole constituait le seul luxe. Denrées prioritaires d’un peuple opprimé, l’échange et le partage devinrent obligatoires. L’oppression renforçant la croyance du peuple de Dieu, ces enfants de nulle part dressèrent une forteresse parfois inexpugnable contre l’ignorance et l’inculture. Tout au long de son histoire, la parole et le livre furent les tuteurs de la nation israélite dispersée.
Avant que les temps modernes…..
Cette analyse de la préservation de la race cimentée par le savoir me parait infiniment plus crédible que la mater linéarité. A vous de juger !

* LE DESTIN FABULEUX DE LEON JUDA BEN DURAN "SIEUR DURAND D'ALGER"


EXTRAITS......
Les environs d'EL DJEZAÏR regorgeaient ainsi de ces sources rafraîchissantes qui s'intégraient harmonieusement dans le paysage grâce à une architecture orientale affirmée, enchâssée de mosaïque multicolore. Ces haltes bienfaisantes sur le pas du voyageur fatigué, héritaient d'un complexe fontaine-kouba café-abreuvoir dû à la générosité de riches donateurs dont le nom était immortalisé dans la pierre afin que lui soient adressés, de son vivant, mille et une louanges de la part des visiteurs. A sa mort, le mécène-bienfaiteur reposait à l'intérieur de la "kouba" et son âme rejoignait le paradis d'ALLAH.
Zone de passage obligée entre la ville et la campagne, distantes de quelques lieues, le faubourg BAB AZOUN étirait ses sentiers escarpés où se regroupaient activités nuisibles ou exigeant espace et aération. On y tannait les peaux, on y abattait les bêtes, on y entreposait le charbon de bois, on y trouvait toutes sortes de marchés aux abords des "fondouks", établissements à fonctions multiples, à la fois entrepôt, lieu d'échanges, d'hébergement et de négoce. La calèche s'ébranla en douceur, délaissant les commerces de nuisance pour le quartier noble et les rues couvertes d'EL DJEZAÏR. Elle franchit au pas la porte BAB AZOUN, l'une des six entrées qui reliaient entre elles les fortifications de la ville, sa citadelle, son port et le reste du pays.
David DURAN fit stopper la calèche devant l'échoppe de Jacob SERROR, l'orfèvre du quartier de la "JENINA".
Centre du pouvoir ottoman, résidence du Dey HASSAN PACHA et de tous les souverains qui s'étaient succédés avant lui, le Palais de la "JENINA" s'abritait à l'ombre d'un parc luxuriant, découvrant de mignons pavillons mauresques dévolus aux serviteurs de la Régence, aux activités commerciales et au harem. La maison du Sultan, "Dar el soltan", voisine du "Souk-el-kébir", place où tout se vendait et s’achetait, s’ouvrait sur une grande bâtisse de trois étages de style andalou rafraîchie par un petit jardin, "JENINA" en arabe. Pour accéder à la chambre forte où le Dey amassait le Trésor de la "Course", il fallait montrer patte blanche au garde noir qui veillait au grain dans sa guitoune verte, entrer dans la "skifa" par la lourde porte cloutée, accéder au bureau du Dey dont la vue plongeait sur les deux petites mosquées à l’intérieur de l’enceinte, traverser la grande salle de réunion du "Diwan" sous l’œil d’une cinquantaine de janissaires, garde rapprochée du Régent.
David DURAN s'y rendait parfois, prié par le Dey ou par quelque dignitaire du régime pour traduire textes et ordonnances transmis par les consuls étrangers ou bien, pour effectuer le change des multiples monnaies qui envahissaient le pays.
Le père de Léon Juda jouissait d'une grande considération au sein de la "JENINA". Son érudition, ses six langues parlées et écrites, ses connaissances mathématiques et le prestige associé au nom des DURAN depuis près de quatre siècles, lui valaient mille attentions de son entourage. D'autant qu'il restait l'un des rares banquiers de la Régence à maîtriser le change des innombrables moyens de paiement du pays confrontés aux ducats espagnols, à la lire italienne, à la livre sterling britannique ou au franc français.
Le Régent le savait et, à l'instar de quelques autres négociants israélites et musulmans, il ne pouvait se passer des services du "juif DURAN".............
.......L'échoppe de Jacob SERROR ne différait point des autres boutiques artisanales qui s'alignaient le long de la rue BAB AZOUN. Un escalier de cinquante centimètres invitait le client à demeurer sur le pas de la porte de l'antre minuscule où le vendeur, assis en tailleur, proposait sa marchandise créée devant le passant médusé de tant d'habileté et de savoir-faire.
Coiffées de voûtes à verrières, la rue BAB AZOUN déclinait en son milieu pour l'évacuation des eaux déversées par les commerçants pour rafraîchir cette étuve naturelle où se réalisaient de très nombreuses transactions dans un concert assourdissant de palabres, de cris et de vociférations.
David DURAN commanda à son ami une main de "fatmah" pour protéger son fils du "mauvais oeil" et un sautoir en or fin pour son épouse avant de se rendre au Temple SARFATI afin d'annoncer la naissance de son fils et inviter toute la communauté à la " milah " de Léon Juda BEN DURAN.........

........Abandonnant la voie maritime après les avaries causées au brick de Nathan MIGUERES par le bombardement d'EL DJEZAIR, Léon Juda prit la route côtière, familière à tous les marchands et colporteurs du pays. Sous l'aurore apaisante d'un ciel en feu, la caravane s'ébranla au milieu d'un charivari commun à tous les départs, des cris du maître chamelier aux insultes du meneur de mulets têtus qui refusaient d'avancer, des disputes entre cavaliers et bergers, des hennissements des chevaux qui piaffaient d'impatience sous le harnais aux meuglements des bêtes à cornes, toute la ville résonnait de ce brouhaha.
Depuis son plus jeune âge, Léon Juda aimait les premières lueurs de l'aube, quand le chant des oiseaux troublait le silence assourdissant d'une nuit d'été. Quand le corps engourdi de sommeil s'invitait aux noces d'une brise légère qui véhiculait les parfums de la mer et de la campagne humide avec un lever de soleil tourmenté qui hésitait à sortir de son lit sauvage aux milliers de reflets argentés.. Quand, un verre de "kawah" à la main, les pieds nus sur un sol frais et le regard perdu vers des souvenirs égarés dans les étroites dédales de l'existence, il humait son pays, ses essences de jasmin et de menthe sauvage, d'eucalyptus et d'orangers en fleurs, de figuiers de barbarie et de fleurs d'anis. Quand sa mère, Aïcha, sa grand- mère, la petite mémé, sans un mot et sans un bruit, lui jetaient un cafetan sur ses épaules nues dans un geste protecteur et délicieux pour elles et pour lui.
David DURAN, son père, lui avait appris au-delà des connaissances écrites, le savoir avec un S majuscule. Le savoir- regarder et le savoir-écouter, le savoir-aimer et le savoir-être aimé, le savoir-donner et le savoir-recevoir, réunis en un immense chapelet de petits bonheurs qui cadençaient les sentiments de Léon Juda au rythme de sa vie.
Après une halte au port d'ARZEW pour l'approvisionnement d'une frégate en partance pour GIBRALTAR, Léon Juda longea la route intérieure de la Macta en direction de MASCARA, chargeant son jeune frère Haïm de négocier la vente de plumes d'autruches avec le représentant du Sultan du MAROC.
Ces ornements de turbans et autres tenues d'apparat des sultans, beys, aghas, caïds ou aristocrates civils et militaires du Maghreb attisaient la convoitise de ces dignitaires soucieux de renforcer leur prestige par de magnifiques artifices vestimentaires.
La maison de Chérif MAHI ED DINE, nimbée de cette lumière bleutée si particulière à la chaux blanche qui en recouvrait les murs, se baignait dans un délicat coucher de soleil orangé, offrant l'illusion d'une demeure imaginaire des mille et une nuits que lui décrivaient, jadis, les récits de sa mère et de la petite mémé.
Il souleva l'épais "haïk" brun rayé de blanc, de rouge et de noir qui filtrait l'air frais de cette fin de journée et retenait, au dehors, la chaleur étouffante du soleil à son zénith.
ABD EL KADER étudiait à la lueur bleuâtre d'une lampe à huile dont l'ombre portée donnait, à la pièce, l'apparence d'un bateau ivre.
L'enfant leva son regard bleu vers le protégé de son père.
-"Salam, Léon! Sois le bienvenu dans la maison de MAHI ED DINE!"
--"Shalom, ABD EL! Je bénis, et ALLAH avec moi, la demeure de ton père!"
--"En son absence, je suis chargé de t'accueillir et de t'offrir l'hospitalité!"
Ce cérémonial fit sourire Léon Juda.
--"Le voyageur harassé qui se tient devant toi te remercie et demande à son hôte si le Marabout de la GUETNA sera présent demain à mon réveil ?"
L'enfant referma son livre de prières et invita l'ami de son père à le suivre jusqu'à l' "outak", grande tente recouverte de peaux de bêtes réservée aux visiteurs de marque.
ABD EL KADER et Léon Juda se livrèrent une grande partie de la nuit aux commentaires conjugués et comparés des versets sacrés du CORAN et des commandements de l'ANCIEN TESTAMENT, constatant, dans un dernier bâillement, la similitude de pensée des deux religions.
C'est avec grande déférence que Léon Juda accueillit le père d'ABD EL KADER sous sa tente où trônait le chandelier à sept branches qui ne le quittait jamais depuis sa majorité religieuse. L'entretien se déroula dans une atmosphère de franche complicité oscillant entre la relation amicale et la négociation commerciale.
Devant le sérieux et l'efficacité de son interlocuteur, le seigneur des "hachem" avoua sa satisfaction de voir honorer une parole si difficile à respecter dans ce pays où la prévarication tenait lieu de respiration.
La confortable commission versée par le jeune chef de la Maison DURAN à MAHI ED DINE scella définitivement leur collaboration.........
........L'aube, prétendument salvatrice, lui annonça la déchirure. Sa mère, sa douce, son adorée, sa joie, l'objet de toutes ses pensées, qui ne vivait que pour le bonheur de ses enfants, s'était envolée pour le jardin de l'éternité. Elle avait quitté sa terre, sa maison, ses enfants, sa famille comme elle avait vécu. Sans un bruit, sans une plainte. Sur son visage, le masque de la douleur avait disparu pour restituer l'infinie douceur de sa vie.
Comme tout homme qui perd sa mère, Léon Juda déposa dans sa dernière demeure, ses oripeaux d'adolescence. Il mit en terre l'ultime souvenir de son enfance, son bien le plus précieux, aux pieds de l'Eternel.
La petite mémé, brisée de chagrin, entoura son petit-fils de toute l'attention dont elle était capable, renonçant au chagrin en sa présence, se réservant la nuit pour pleurer en cachette devant l'injustice de voir sa fille la devancer dans le convoi crépusculaire du voyage au pays de nulle part.........

.......La peste avait sévi dans la maison de Léon Juda. Elle poursuivit son oeuvre funeste avec la complicité malheureuse de l'insalubrité manifeste de la ville blanche désertée de ses habitants, calfeutrés à l'intérieur de leurs maisons.
Toutes les couches de la population furent la proie de la noire épidémie qui s'attaqua au matin du septième jour à la plus haute autorité du pays, le Dey ALI KHODJA. Le Régent consulta trois savants ottomans de la cour qu'il fit exécuter devant l'inanité de leurs traitements. Epuisé par trois jours de lutte, il fit dépêcher le juif Ephraïm JAÏS, reconnu comme la plus grande sommité médicale de la communauté israélite.
--" Sa seigneurie est atteinte de la peste, Monseigneur! Cela est mon diagnostic et ne souffre aucune discussion! Je connais le sort que tu as réservé à tes médecins. Ce n'est pas en me livrant à tes bourreaux que je pourrais te soigner!"
ALI KHODJA agita son éventail à plumes d'autruches dont il ne séparait jamais, posa son regard perçant sur le juif et ordonna:
--"Ne me soignes pas! Guéris moi!"
Plus de cinq mille algérois, dont les deux tiers habitant le vieux quartier empruntèrent le convoi de la mort affrété par la peste noire.
Léon juda perdit sa mère et EL DJEZAIR son Dey.........
..........Le Maréchal VALEE n'en tint aucun compte. Au contraire, il demanda à Léon Juda de conseiller la patience à ABD EL KADER.
Le 17 novembre, "Sieur DURAND" parvînt à MEDEAH où se tenait une réunion extraordinaire sous la présidence du Prince des Croyants. La lettre du Gouverneur fût reçue comme un camouflet par une assistance médusée de tant d' assurance. Léon Juda prit alors la parole pour tenter de calmer les esprits surchauffés qui criaient à la "djihad", affirmant avec un certaine inconscience, que la traversée du pays par les Français ressemblait fort à une petite promenade à cheval.
--".....La France est un pays puissant et, vous le savez, son armée est brave et fort instruite des choses de la guerre.......vous succomberez......"
Comme toujours après une assemblée décisive, ABD EL KADER resta seul avec son "oukil". Léon Juda savait que le temps travaillait pour la France. Son armée semblait invincible et tout valait mieux qu'un affrontement suicidaire..
--" Tout cela je le sais, mais les khalifas veulent la guerre, et le pays me traite d'infidèle parce qu'elle n'est pas commencée!"
Puis, sur le ton de la confidence, il ouvrit son coeur à son ami de toujours:
--"Tu avais raison de te méfier d'Omar Ould ROUCH. Il s'appelait, en réalité, Léon ROCHES! C'était un INFIDELE! Un "ROUMI" ! J'ai longtemps hésité entre lui donner la mort et lui accorder ma grâce. Le souvenir de mon père a chassé la colère de mon coeur et je lui ai offert de retrouver les siens!"
Amère victoire de Léon Juda et de Miloud BEN ARRACH qui s'étaient toujours opposés à sa présence auprès de l'Emir.
Après avoir salué son ami musulman, Léon Juda repartit pour ALGER, porteur d'un message au Gouverneur.
--"Salut sur ceux qui suivent le chemin de la vérité. Vos premières et dernières lettres nous sont parvenues. Nous les avons lues et bien comprises. Je vous ai déjà écrit que tous les arabes, depuis OULHASSA jusqu'au KEF sont d'accord pour faire la guerre sainte. J'ai fait ce que j'ai pu pour combattre leur dessein , mais ils ont persisté. Personne ne veut plus la paix, chacun se dispose à la guerre. Il faut que je me range à l'opinion générale pour obéir à notre sainte loi. Je me suis conduit loyalement avec vous et vous ai averti de ce qui se passe. Renvoyez mon Consul qui est à ORAN afin qu'il rentre dans sa famille......."

Ce sera la dernière mission de Léon Juda BEN DURAN
" SIEUR DURAND D'ALGER".

* "HORIZONS BLEUS" le cabanon des gens heureux

EXTRAITS......
" Le dernier dans l'eau c'est une tapette!" y lance à la ronde Jeannot avant de se ruer dans les escaliers comme s'il devait prendre l'avion. Une demi-seconde après j'avais enfilé mon maillot et en avant nous autres, je prenais l'avion moi aussi.
Et c'est là que je deviens zombi. Parce que c'est à ce moment là que je la vois.
--" Norbert, je te présente ma cousine Colette !"
--"Bonjour !" elle me lance en m'adressant un sourire à faire pâlir le p'tit négro d'Afric-Film, (13 rue Auber, ALGER. 628-28/ 628-29.)
Elle est assise sur le sable. Alors comme un r'mar, je me laisse tomber à genoux et sans dire un mot, rien que je la regarde. Je la visite comme si elle était un musée. C'est ma mère qu'elle va être contente. Elle qui me reproche toujours d'aimer le football et de cracher sur tout le reste. Purée, dé! Mes yeux y z'en croient pas leurs yeux. La bombe d'Hiroshima elle pourrait tomber aux Horizons Bleus, même pas je l'entendrais. Subjugué je suis, subjugué je reste! Avant aujourd'hui, même pas je connaissais ce mot. Hé c'est normal, qui c'est qui peut être subjugué à quinze ans moins cinq ?

Déjà, toute la bande, elle nage dans la Méditerranée. Moi, je me contente de nager dans le bonheur. J'aurais dû prendre ma bouée des fois que je me noie dans ses yeux! J'évolue de l'intérieur parce qu'à l'extérieur, y'a rien qui bouge. Je suis toujours à genoux devant elle. On dirait que le Bon Dieu il a mis de la sécotine sur le sable. Elle doit vraiment me prendre pour un bourricot de la montagne, hein! Y faut dire qu'elle est belle comme une poupée asiatique avec ses yeux en amande, son teint mat et ses cheveux noirs légèrement bouclés que le vent mesquinette y promène sur son visage.
Elle aussi, elle doit aimer la sécotine parce qu'elle a pas bougé de sa place. On dirait qu'elle attend l'autobus! Elle me mange des yeux. Si j'étais plus grand, j’me jette sur elle et je l’embrasse jusqu’à demain matin.
--" Oh! Vous tapez pas le bain?" y nous lance un badjej qu'il a pas compris que la suite de "Autant en emporte le vent" elle se déroule sous ses yeux. Sans quitter le noir regard de ma petite chinoise, je lui prends la main et la décolle du sable. Pour la première fois de ma vie, même pas j'ai envie de "taper la pancha". Au contraire, je m'enfonce dans l'eau comme un aveugle qui veut se suicider par noyade progressive. Même pas je sens la température de l'eau. Reusement qu'elle avoisine les vingt huit degrés parce que si elle avait pris la fantaisie de descendre sous les dix degrés, même pas je m'en serais aperçu. Mais j'aurais quand même attrapé une bonne congestion, va--" On y va en promenade, pas pour battre le record du monde!"
Et tout en parlant, elle allonge le bras et je la vois se transformer en sirène du Mississippi. Purée, elle nage comme elle respire. Ma parole d'honneur, comme si la Méditerranée c'était sa mère. Que l'élément liquide c'était sa maison, son pays et sa patrie. Elle est née femme-poisson comme d'autres naissent footballeurs, virtuoses ou cataplasmes ambulants. Amman, elle glisse sur l'eau sans provoquer la moindre écume. Elle nage sans déranger la mer. Sans réveiller les poissons. D'un style coulé qui tranche singulièrement avec mon rythme heurté.
Derrière nous, la bande de babaos, elle suit tant bien que mal en ahanant à qui mieux-mieux sauf Bernard qui personnalise à lui tout seul l'endurance physique. En gymnastique à l'école, on le voit que de dos. C'est notre Mimoun à nous autres.
Ma petite sirène, déjà elle repose sur le rocher plat et nous autres, on se débat avec les quarantièmes rugissants. A bout de souffle, j'atteins la terre promise où m'accueille, suprême récompense, le sourire de Colette. Dans un dernier effort, je me hisse sur le rocher. Zarmah! Je fais celui qui est pas fatigué! Tellement je suis bon comédien, j'me croirais presque si j’avais pas si mal aux jambes! Au moment où je m'apprête à lui sortir le baratin que j'avais apprivoisé pour Carmen, Luc qui semble avoir compris mon intérêt pour sa cousine y me coupe mon élan en m'apostrophant avec un sourire narquois au coin de ses lèvres de baboin:
--" Tu sais pourquoi Colette elle a voulu venir cette année au cabanon?"
Qu'est-ce qui m'énerve çuilà avec sa tête de tchic-tchic à trois faces.
--" Ya r'mar que tch'es! Hier encore j'la connaissais pas! Et tu veux qu'je sache pourquoi elle est venue cette année? »
Mais ce bâtard de la cuisse gauche même pas y se démonte. Au contraire, ses yeux, sa bouche, ses oreilles y jubilent. J’en suis sur, y va me sortir la nouvelle qui va me démolir, me couper en morceaux, la tête d'un côté et le cœur à l'opposé. Y bave de plaisir ce coulo et moi j'attends l'épée de Damoclès qui va me niquer le moral.
--" Parce que son fiancé, il a un cabanon aux Bains Romains!"
Instantanément, je redeviens zombi. L'envie de me noyer, elle me tape le coup de la séduction. Mais la vérité, c'est difficile de se noyer quand on sait nager! Ce rocher, en plus, il est tellement fréquenté que j'arrive même pas à me concentrer sur mon malheur. Pourtant, par moment, je me sens sur une île déserte. Robinson Crusoë c'est moi! Allez! Y faut que je me ressaisisse! Ma mère, toujours elle dit : " Tant qu'il y a de la vie, y'a d'l'espoir!"


Allez va! J'me jette à l'eau comme un sac de pommes de terre. Je nage à la dégouttée en espérant rencontrer deux ou trois crocodiles affamés mais à part ceux qui habillent les polos Lacoste, des bestioles de ce genre y'en a pas bezef dans notre Méditerranée. C'est bien ma chance!
Arrivé sur le sable, je rejoins mon ex-petite chinoise qu'elle a battu le record du monde établi à l'aller. Enhardi par son sourire qui ferait fondre toute la Mongolie extérieure (pourquoi extérieure au fait?) je m'allonge à ses côtés comme Burt Lancaster dans "Tant qu'il y aura des hommes" sauf que moi je suis une gamate et que je roule pas un patin à Déborah Kerr. Ni à mon ex-petite sirène, d'ailleurs.
Derrière moi, Jeannot et Bernard y sortent de l'eau comme deux morts-vivants. On dirait qu'ils ont tapé la traversée de l'Atlantique à la nage. A côté d'eux, j'ai l'air frais comme un gardon. L'air mais pas la chanson parce que je cache bien mon jeu devant Colette qui croit que je suis Tarzan alors qu'en dedans je suis perclus de crampes. Mes jambes elles me portent pour l'amour de Dieu mais heureusement seul le Bon Dieu il est au courant.

Mon père, ses yeux y z'ont un mal fou à rester ouverts. Sa seule envie pour le moment c'est de se taper une sieste, ca-ra-bi-née. Même pas y répond! Morphée elle doit lui taper une danse du ventre pareille à Samia Gamal dans "Ali baba et les 40 voleurs".
C'est le moment choisi par Serrano qui parle toujours quand y faut pas pour ouvrir la bouche sans avoir tourné sept cent fois sa langue.
--" C'est pas bon de dormir tout'suite après manger."
Bou! Qu'est ce qu'il a pas dit! Ma mère elle démarre au quart de tour, mieux que Fangio! Qu'on touche à ses enfants qui sont les plus beaux-du-monde-et-des-alentours ou à son mari que "le pauvre y s'esquinte au travail" et que "deux comme lui tu trouves pas", et ma mère elle devient Calamity Jane. Parce que les yeux, les femmes de la casbah elles craignent un maximum. Y faut la voir utiliser tous les stratagèmes appris à la maison de sa mère et de sa grand-mère pour faire un sort au mauvais œil. Du sang de poisson bleu répandu sur le sol d'un appartement ou d'un magasin étrenné, à l'eau jetée sur le pas de celui qui part de chez elle en passant par la main de fatmah porté en sautoir, toute la superstition de son enfance judéo-arabe reprend des couleurs à chaque réflexion même la plus insignifiante concernant sa famille.
--" Dites vous! Cinq dans vos gros yeux balala! C'est très bon de faire la sieste après manger! Et d'abord si on fait pas la sieste après manger, quand c'est qu'on la fait, la nuit? Cà s'appelle plus faire la sieste, alors! Cà s'appelle dormir. Et vous, vous feriez mieux d'aller vous allonger pace que vous me paraissez bien fatigué! On dirait que vous avez attrapé la jaunisse ! » Tout ça elle dit en ouvrant bien sa main pour lui faire « cinq dans vos yeux »
Raïeb, Papa Serrano, heureusement y connaît la superstition de ma mère, alors pour toute réponse, rien qu'y sourit. Jaune mais y sourit.


Purée, illico presto, la faim elle me tenaille. Surtout qu’une odeur de loubia elle se répand à travers le cabanon. Aille, sa mère ! La gobia ! Ma mère, tout de suite elle comprend que son fils y va tomber d’inanition. Ses antennes, elles reçoivent le message mieux que celles de Pizon Bros qui capte que des stations nasillardes. Mon frère aîné, y met la table. Même pas j’attends une demi-seconde. Drop ninette, je m’assois et je tends l’assiette comme un mal élevé que je suis. Et babao avec ça, car je sais que ma mère, d’abord elle sert le chef de famille, puis l’aîné, puis le cadet et moi le petit dernier. La pauvre, ma mère qu’elle est satisfaite quand ses hommes sont à table et qui dévorent comme des morfals. Après seulement elle se remplit son assiette quand il en reste. Ces mères de chez nous !La purée ! Où on va trouver des pareilles ?
Tiens, Colette et Luc, on dirait que l’odeur de la loubia, elle leur fait de l’effet. Eux aussi, y mettent les bouchées doubles. Mon père avec ses amis Vincent, Sauveur et mes oncles ils se tapent l’anisette avec une tonne de tramousses. Ma tante, rien qu’elle empêche son mari de se régaler. :
--« Arrêtes ces tramousses de malheur ! Ca va te couper l’appétit ! » De quoi j’me mêle. Et si y préfère les tramousses à la loubia, il a pas le droit !
Les femmes et Colette la première, rien qu’elles veulent notre bien. Alors elles nous privent de tout c’qu’on aime. L’huile de foie de morue, c’est bon pour la santé ! Allez, avale ! Les caramels, c’est mauvais pour les dents. Allez jette ça ! La pitse, ça fait grossir, manges pas ! Regardes pas les jolies filles, seulement les vilaines ! Fais tes devoirs ! Apprends tes leçons ! Oh, Ca va ! C’est pas les vendanges ! Ni le bagne !
Que nos mères, elles nous briment, ok ! C’est pour notre bien ! Et puis, c’est nos mères. Elles ont tous les droits, elles ! Mais, oh, les filles qui deviennent après des femmes, c’est fini oui ! On peut respirer ouais ! Quand en plus, elles veulent nous violer comme Francette ! OOOOHHHH ! Yen a marre ! Laissez moi manger ma loubia tranquille ! Surtout que c’est la meilleure de la planète. La vérité, celui qui a pas mangé la loubia de ma mère, mieux y se suicide !........
..............Pourvu qu’elle reste dans son coin. Elle qui adore les coins et les recoins, si j’avais su j’en aurai louer un pour elle. Sans moi !
Alors que je m’apprête à me dérober au regard de Francette, une autre chanson des Platters elle m’incite à inviter à nouveau Colette. Un moment de répit C’est tout qu’il me fallait. Colette, elle a pas réagi à ma déclaration d’amour déguisée. Pourtant, lui avouer que les autres filles « ça m’en touche une etc… » (la décence m’empêche de terminer cette phrase que tous les enfants d’Algérie y connaissent. Ceux qui comprennent pas, y m’écrivent, je leur tape l’expliquement.)
Ca a du lui faire plaisir quand même ou bien comme je le dis souvent, je suis trop petit pour comprendre les jeux de l’amour et du hasard.
Ca me dit quelque chose cette phrase !
--« Tch’es plus fâchée ? »
J’attends sa réponse mais elle joue la mijaurée. Qu’est ça veut dire ce mot. C’est vrai y a des phrases, des mots, des expressions, même pas on connaît le sens. Interdit, unique ou giratoire, Dieu seul le sait mais on l’emploie instinctivement. Elle me fait la zbérota, quoi ! Ca, c’est un mot qu’il est plus explicite.
Je rajoute : « On remarche ensemble ? »
--« Bien sur ! » elle me répond en se collant un peu plus contre le champion du monde et des alentours des tombeurs. BABABA ! En majuscule, c’est encore meilleur.
Colette elle se contente pas de m’enfoncer ses tétés dans la poitrine, elle m’embrasse comme si je revenais de la guerre. Bou, Francette, si elle me voit ! J’ose non seulement pas regarder dans sa direction mais en plus je garde les yeux fermés pendant tout le baiser qui dure un siècle. J’ouvre plus les yeux de la soirée. Bon d’accord, tout à l’heure j’étais tellement niqué de la tête que j’ai eu la tentation d’envier les aveugles mais bardah, y faut être malade pour penser ce genre de chose.
Alors, je décide contre vents et marées d’affronter le regard de Francette. J’imagine qu’elle est en train de me fusiller du regard, de préparer la kalachnikov ou le rouleau à pâtisserie, de prier tous les vaudous d’Afrique de m’envoyer là où le bon dieu il a perdu ses savates même que c’est le diable qui les a cachées.
Total, que vois-je ? Ma Francette en train de jouer aux quatre coins avec un cucu la praline qui doit même pas savoir qu’une fille elle a des tétés. Quel obsédé des tétés, je suis ! En tous les cas, en cinq jours j’ai plus appris sur les filles qu’en presque quinze années de vie commune avec moi. Je sais surtout qu’elles ont une pierre à la place du cœur et que plus lunatique qu’une fille, tch’as beau chercher, jamais tu trouves.
Fermez la parenthèse !
Colette, comme si de rien n’était, elle m’aspire la langue, elle visite le palais de mes chimères (référence à Charles Aznavour que c’est mon chanteur préféré) pour voir si pendant sa bouderie j’ai pas perdu une dent, elle torture mes lèvres, enfin je m’adapte comme je peux !
--« On va faire un tour ? » je lui propose.
Son visage, une espèce de huitième merveille du monde quand elle est méchénaf, y s’éclaire d’un sourire alors j’vous dis pas comment elle est belle !On descend à la plage de Franco à Pointe Pescade sous une pluie qu’elle commence à s’épuiser. Tellement j’ai confiance dans la météo de chez nous que je prends pas mon ciré qui ferait ventouse avec celui de Colette pareil qu’avec Francette. Et c’est là que je m’aperçois que Colette elle sait mettre les yeux. Juste au moment où elle me reproche de pas avoir pris un vêtement de pluie, l’averse elle se déchaîne. Purée si j’avais su j’aurais mis le ciré et le 5 dans les yeux de ma petite chinoise.
Heureusement, sur toutes les plages de la côte algéroise, (et oui, y a pas de plage ailleurs que sur la côte. Même des fois qu’une plage elle aurait envie d’aller voir ailleurs si j’y suis, obligé elle est au bord de la mer. Tout y faut vous dire alors !)
Donc, sur toute la côte, il y a des hangars à bateaux. Ca nous arrange bien. Une barque retournée, elle se tape une sieste carabinée sur des tréteaux de bois. Colette elle me prend par la main et elle m’entraîne sous cet abri de fortune. On reste comme ça coincés par la pluie qui nous chante une berceuse accompagnée par le ressac de la mer. La vérité, on se fait des choses coquines mais c’est rien à côté de la leçon de sciences naturelles que Francette elle m’a donnée.
Colette, une fois remise de ses émotions amoureuses, quand la limite autorisée par notre age elle est atteinte, elle redevient la petite enfant sage du début de notre rencontre. Mais quand même avec la gravité d’une grande personne qui donne à sa voix une certaine ressemblance avec celle de Marie-José Nat dans « La vérité ».
--« Tu vois quand on sera vieux, on se souviendra de ces baisers sous la pastéra de la plage de Franco ! ».
Purée, quand on sera vieux. Ca veut dire qu’elle a le regard perçant d’une fille qui voit loin et qui voit avec des jumelles. Parce que comme ma mère, elle a pas fait un fils babao, je comprends que ma petite chinoise, elle pense pas encore au mariage mais elle a déjà réservé les dragées, la salle et le traiteur.
Quand la pluie elle redevient gouttelette, on décide de rentrer au cabanon sans oublier de jouer tous les cinq mètres de l’aspirateur dernier modèle dans chaque entrée de maison des fois que quelqu’un y nous mate.