mardi 18 avril 2017

MA MERE JUIVE DALGERIE de hubert zakine



A présent que ma mère ne surprend plus mes silences par ses allées et venues effectuées à pas feutrés, la douleur de ne pas avoir photographié du coeur le moindre de ses gestes inonde ma vie.
Comme toutes les femmes juives d'ALGERIE, elle était l'ALGERIE. Son langage flirtait avec le pataouète, ce parler familier aux enfants de BAB EL OUED chanté par le mythique Cagayous. Mais, il s'enrichissait de ses expressions judéo-arabes qui grimpaient à l'assaut de la forteresse naturelle de la Casbah.
J'admirais sa façon de parfumer ses mots d'orientalisme lors d'une discussion avec Malika, fatmah au grand coeur, un marchand des quatre saisons du marché Randon ou du marché Nelson, une de ses tantes autour d'un bon kawa.
De sa prime enfance, ma mère juive d'ALGERIE avait appris de sa mère et de sa grand-mère, à cuisiner selon la tradition israélite. A l'ancienne. Sur un kanoun. Avec la patience pour seule compagne.
--"Pour faire du bon manger, il faut passer des heures devant son fourneau. Une cuisine bâclée, c'est une cuisine bonne........à jeter!" répétait-elle.
Avec fierté, elle préparait mille et un petits plats qui faisaient le délice de sa maisonnée.
Cette cuisine méditerranéenne, née de la complicité judéo-arabe, possédait toutes les vertus de l'ALGERIE. Elle ne s'avalait pas, elle se dégustait comme se dégustait les paysages de cette terre généreuse. Elle était parfumée, chaleureuse et goûteuse, tellement lourde à digérer qu'elle imposait une sieste prolongée à l'ombre "d'un rideau de soleil".


La table de ma mère juive d'ALGERIE sentait bon les épices. Ses plats confectionnés avec tant d'amour et de savoir-faire étaient décorés, millimétrés, ciselés. Je la revois les jours précédant POURIM, s'affairant dans sa cuisine aux prises avec les sept plats de la fête. Mais le moment délicieux survenait la veille avec la préparation des galettes blanches. Le cérémonial se voulait immuable. Après avoir installé ses galettes sur les plaques obligeamment prêtées par le boulanger, mes frères et moi les portions à Villa Grossa qui les enfournait d'une main experte. Une fois cuites, nous les remontions à la maison et le trempage dans le blanc pouvait commencer.
--" C'est facile mais il faut le coup de main!" se vantaient les femmes qui sortaient des galettes lisses, blanches et, cerise sur le gâteau, brillantes.
Car, en ALGERIE, dans les familles juives comme dans toutes les autres familles, le voisinage qui tutoyait l'amitié exigeait que l'on offrit aux proches une assiettée de gâteaux afin de partager la fête. Et malheur à celle qui présentait une galette blanche virant sur le gris, d'aspect inégal ou mâte. Elle perdait une étoile au Guide Michelin des mauvaises langues du quartier. Ma mère et ses soeurs avaient hérité du savoir familial et notre palais ne différenciaient pas leurs préparations culinaires tant elles cuisinaient à l'unisson.
Ces femmes juives d'ALGERIE, dépositaires de cet héritage sacré le transmettaient ensuite à leurs filles. Ainsi, la tradition se perpétuait à travers les âges, malgré la modernité du fourneau à gaz qui rejetait le vieux kanoun au musée de la nostalgie, après de bons et loyaux services.
Ma mère me racontait avec un brin de mélancolie déposé au coin des lèvres, combien fut long et difficile l'apprentissage de l'ère moderne pour toutes ces femmes d'un autre temps, d'une autre civilisation.
La cuisine de ma mère juive d'ALGERIE a vécu. La patience est devenue une denrée bien rare et trop chère. Les surgelés supplantent dans les cuisines, les palais et les panses, les jolis petits plats mitonnés de jadis.
Les odeurs, les senteurs et les parfums de sa cuisine n'étaient point pléonasmes aux casseroles de mes souvenirs. Elles embaumaient la salle à manger où nous prenions, cérémonial oblige, tous nos repas. Elles s'ajoutaient les unes aux autres, âpres ou épicées, âcres ou acides, sucrées ou salées, piquantes ou fruitées.
Elles chantaient la méditerranée orientale par tous les ingrédients qui l'embellissaient et la rendaient unique au monde.

YYY


Comme tu avais raison, ma mère juive d'ALGERIE et, avec toi, toutes les femmes de ce pays qui offrait ses heures pour le bonheur de son peuple. Les mille et une saveurs de la cuisine judéo-arabe, à l'instar des délices de tantale, creusaient les estomacs, ouvraient l'appétit, endimanchaient chaque jour de la semaine. Les rondeurs et les somnolences d'après-repas témoignaient pour la postérité de la succulence des plaisirs de la table. L'huile d'olive, le kemoun, le kerouya, le safran, le persil arabe, la niora, la cannelle, la noix muscade, le flio, le clou de girofle, autant d'ingrédients pour régaler le palais des mille et une nuits de méguéna, de schkaimba, de hasbanne, de coclo, de boktof, de bestel, de tchoukchouka, de barbouche, de t'fina sans parler des délicieuces patisseries juives dérivées des douceurs orientales qui prenaient un malin plaisir à enrober la taille des gourmands.
Comme tu avais raison! Comme ta cuisine nous fut douce et bonne à déguster et la décoration de tes plats, architecture d'amour pour le travail bien fait et le régal de tes enfants, nous mit en appétit. Cuisine qui se goûtait avec le regard frugal avant de rassasier le palais.
Je te revois, ma mère juive d'ALGERIE, héritière de gestes millénaires et de souffrances endurées, les mains enfarinées, les cheveux prisonniers d'un foulard de propreté, le coeur à l'ouvrage sur un nougat aux dattes et aux amandes, malaxant la pâte sous le feu ardent, roulant les saucissons caramélisés dans la graine de sésame, les passant, satisfaite, sous le nez de tes trois garçons afin de te voir décerner le certificat moral d'Appellation Contrôlée. Je te revois, nous demandant d'ouvrir nos "fours de morfals" pour y déposer une tranche de nougat et guetter notre réaction satisfaite ou désappointée.
Comme tu avais raison! La cuisine est un acte d'amour envers autrui, époux, enfants, parents ou plus prosaïquement, clients. A mesurer les heures passées devant ton fourneau, dans cette cuisine d'ALGER où tu te sentais si bien, si chez toi, je peux dire, sans l'ombre d'un doute, que tu aimas ton époux, tes fils, ta famille comme personne.
Ma mémoire olfactive et gustative résiste au temps défiguré et nulle cuisine, jamais, où que je vive, où que je mange, ne renfermera autant de ravissement devant une assiette remplie d'amour et ne restituera jamais le plaisir contenu dans une tchouktchouka ou plus humblement, dans une omelette à la soubressade.




ALGER


ALGER


ALGER


lundi 17 avril 2017

DEAN MARTIN


ALGER


ALGER AU TEMPS DE L'INSOUCIANCE


MON ENFANCE DE HUBERT ZAKINE


ALGER


ALGER


ALGER


EXTRAIT DE COMME ELLE DIT MA MERE DE HUBERT ZAKINE



EXTRAIT DE COMME ELLE DIT MA MERE QUE J'ECRIS ACTUELLEMENT

Dimanche, on déjeune en quatrième vitesse. Méguéna avec des pommes de terre rôties et une bonne salade verte. Même pas le temps d’avaler  un dessert et en avant nous autres pour la ruée Avenue Malakoff. Les trois bandits, pipom, pipom, de Napoli, pipom, pipom, on presse le pas. On veut arriver pour  le match des réserves. Autour de nous, sur le même trottoir, achno, la mouine. On dirait une manifestation sans colère, sans  cri, que  des gens heureux qui partage le bonheur simple de supporter leur équipe de football. Pour un jour, on oublie tout. Le manque d’argent, les devoirs à faire pour Lundi, la langue d’Annie, la mauvaise foi de Roland qui préfère le Gallia, le gâteau de chez Prat qu’on a même pas eu le temps de déguster. Ma mère, raïben, on lui a tout laissé à faire. Même pas Jacky il a débarrassé la table, ce pourri. Mais elle est contente parce  que ses fils y se sont morfalés  tout le méguéna et que ses sœurs elles vont passer l’après-midi à la maison.
Trois heures après, le bonheur, j’vous dis pas ! Guaracino, il a tapé une olive à James, le goal bel-abbésien qu’il a rien compris. 1 à 0, ça suffit à notre bonheur et surtout on va marcher la tête haute dans Alger en regardant droit dans les yeux les gallistes. Et si jamais, un y se risque à taper la réflexion, on lui rappellera la tannée que le Gallia il a pris devant Bel Abbès : 5 à 2 dans les gencives même que Roland presqu’y se suicide. Et toc !

A Alger, y fait toujours beau. Sauf quand y pleut ! Putain, cette année, on dirait que le bon dieu, il a des problèmes de prostate. Rien qu’il pisse !  Achno, la capitale, elle a juste le temps de se sécher que de nouvelles trombes d’eau, elles nous inondent. Surtout que Bab El Oued, à savoir pourquoi, des escaliers à tous les coins de rues jusqu’à la mer. C’est comme si on avait demandé aux architectes de dessiner une rue, tac, y fallait un escalier. Rien que dans mon quartier, y en a une chiée plus quinze. Ceux de l’esplanade Guillemin, des rues Champlain, Koechlin, Mazagran, Cavelier de la salle, Cadix et encore j’ai pitié de vous, je peux pas tous les citer. Nous, les jeunes, on s’en fout des escaliers, on les monte (et même on les descend) quatre à quatre mais les vieux, raïeb.
Tout ça pour dire qu’en hiver, Alger, elle déverse les eaux de la casbah jusqu’à la mer. Quand y pleut, mieux tu restes chez toi si tu veux pas ressembler à « vingt mille lieues sous la mer ».
Y fait jamais froid mais quand y pleut, y pleut. Ya pas de demi-mesure, soit y pleut, soit y fait beau. Nous les chitanes, on s’adapte. Les entrées de maison, elles sont envahies par des grappes d’enfants du quartier. On tape la belote assis par terre, les concierges elles font exprès de jeter de la sciure de bois qu’elle colle à nos chaussures trempées. Pour rien au monde, malgré la pluie, on resterait chez nous. La rue, c’est notre seconde maison. Et puis, on peut pas se passer des copains, encore moins des amis. On envie les grands qui peuvent se mettre à l’abri dans les cafés. Nous autres, on a seulement le droit de jouer au ping-foot. Alors, quand y a une accalmie, on fait l’avenue en évitant les flaques d’eau mais aouah, chacun rentre bien vite dans son quartier en attendant que le soleil y réapparaisse. Les rues, elles aussi, elles s’ennuient à mourir. Raïben, les femmes elles se rabattent sur les paliers, et vas-y que ça tchortchore jusqu’à la nuit tombée. Y a que les muettes qui parlent pas.  Comme elle dit ma mère, les voisines qui restent cloitrées chez elle, si ça dure, mieux, elles meurent.
Nous autres, la bande du quartier, à force, à force, on devient neurasthéniques. Même pas, on rit ! Tain, le quartier, il est triste. Triste, karse et soued. C’est dire !
Pendant une semaine, le bon dieu, il a pissé sans discontinuer. De temps en temps, un rayon de soleil y traçait un arc en ciel même que des superstitieux y prétendent que le bon dieu y marie sa fille. N’importe quoi ! Le mariage y durait dix minutes et le père de la mariée, ça lui reprenait l’envie de pisser. La vérité, moi si j’suis le bon dieu, je m’fais opérer d’la prostate!
You, you you. Un matin, en ouvrant les persiennes de ma chambre, le ciel  y me sourit. Tout bleu, comme un ciel d’Alger. Normal, quoi ! Hamdoulah ! L’hibernation elle est r’lass, finie, terminée. Le bon dieu, il a refermé sa braguette et rentré son p’tit oiseau. En plus, il a attendu jeudi pour s’endimancher. Monsieur, y fait le beau. Châ, on va pouvoir faire l’andar et venir  avenue de la Bouzaréah. Annie, elle va vouloir me cracher dans la bouche, le Jardin Guillemin y va ressembler à nouveau à un jardin d’enfants avec les mères qui leur crient dessus, le garde y va mater les femmes qui donnent à téter à leurs bébés, on va pouvoir se faire les plaies et les bosses et puis, ya  les filles qui jouent à la corde, le marchand d’oublis et son pied bot et les traditionnels enfants pleureurs que les mères, même pas elles les consolent, trop occupées à dire du mal de la voisine, enfin tout un monde que je reconnais comme ma famille tellement y font partie de mon environnement. Bien sûr, y a toujours l’école que j’ai toujours en horreur mais que veux-tu que la bonne y fasse. 

Ça y est, c’est sûr, cette semaine, je tape cao pour faire comme tout l’monde. Faire manca oura, çuila qui l’a jamais fait, c’est pas un homme ! Alors, comme j’ai pas envie que les copains y me prennent pour une tapette…….
Remarque celui qui dit ça, mieux y va se cacher parce que si je l’attrape, je lui fais la tête comme un camembert.     
Déjà, je sais où j’vais aller pour que personne y me mette les yeux dessus. Qui me voit, si vous préférez. Avec Attia, on ira au Midi-Minuit, où le bon dieu, il a perdu ses babouches, en ville comme ça, personne y nous reconnaitra. Et puis, après, j’espère que les samotes qui me demandent de prouver que je suis  un mac en tapant cao,  y vont me lâcher, définitivement, la grappe. Vous avouerez que j’suis parote de me prêter à ces enfantillages (zarmah, je suis grand). La vérité, qu’est-ce que j’en ai à faire des élucubrations (waouh, ce mot) de ces ignares. Comme elle dit ma mère quand on lui reproche quelque chose, elle répond : bien faire et laisser dire. Ma mère, c’est la sagesse même ! Elle pourrait  choisir cette expression beaucoup plus explicite : Parle à mon cul, ma tête est malade ! Mais, ma mère à moi, elle est polie. Qu’est-ce vous croyez ? Que dans la casbah dans les années 10, on parlait comme des charretiers ? Sa mère, ma grand-mère, si un de ses enfants y disait un gros mot, elle lui frottait la bouche avec du piment ! Nous autres, on a hérité de ce respect dû aux grandes personnes mais seulement aux grandes personnes parce que la rue toute entière, elle rougirait d’entendre le parler des chitanes entre eux, plein de grossièretés les unes plus vilaines que les autres.
Après ce cours de savoir-vivre en société, revenons à nos moutons.