vendredi 22 mars 2019

SUR LES PAS DE MON GRAND PERE DE HUBERT ZAKINE



UN ENFANT LIT ET COMMENTE  LA VIE DE SON GRAND PERE



Le  28 juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand, héritier de l'empire Austro Hongrois est assassiné par un nationaliste serbe.
Un mois plus tard, soutenue par l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie déclare une guerre « préventive » à la Serbie.
Dès le lendemain, la Russie, alliée de la France, déclare la mobilisation partielle puis générale contre l’Autriche-Hongrie. Les évènements s’enchainent alors : Ultimatum allemand à la France qui décrète la mobilisation générale. L’Allemagne envahit alors le Grand-Duché du Luxembourg et déclare la guerre à la Russie et à la France.
Le bruit des bottes ne résonne pas encore jusqu’à Alger mais les aviateurs civils et militaires se préparent. Les enfants d’Algérie ne sont pas en reste. Mobilisés, ils sont embrigadés après que le 4 Août, des croiseurs allemands aient tiré quelques salves sur Bône et Philippeville. En Algérie, c’est l’union sacrée. Chacun veut en découdre avec l’ennemi, européens comme musulmans.
Moïse part avec ses amis Mesguich et Servès ainsi que d’autres aviateurs de Sidi Bel Abbés pour la métropole où il espère  apporter sa contribution à l’effort de guerre de l’Algérie.
La comtesse tente bien de le retenir.
--Reste à Alger. J’interviendrais auprès du ministre. La France peut bien se débrouiller sans toi ! Moi, non !
--20 % des hommes d’Algérie sont mobilisés et tu voudrais que je perde la figure devant mes amis en refusant la mobilisation? Tu me connais si peu ?
--Je te comprends mais est-ce que je dois rentrer chez moi à Rambouillet ?
--Je croyais qu’Alger était ton nouveau chez toi.
--Mon chez moi se trouve où tu es ! J’attendrai que tu me reviennes.

Arrivé à Paris, il est envoyé avec Mesguish dans la  cellule aéronautique de Saint-Cyr. Il y fait la connaissance du boxeur Georges Carpentier, champion de France des poids coqs. Aussitôt, une réelle complicité basée sur  le noble art s’installe entre eux.
Il poursuit ensuite son instruction sur la base aérienne d'Avord avant d’intégrer l’escadrille 55  comme élève pilote militaire.
On lui inculque quelques rudiments de ce que doit savoir un observateur, appareils photos, mitrailleuses, émetteur radio à étincelles, technique du réglage d’artillerie, et, en trois mois, il obtient son brevet.
La guerre 14-18 lui révèle que l’attraction pour l’aviation ne sera pas temporaire. S’il en réchappe, il choisira un métier lui permettant de voler. De cela, il en est persuadé.
Et il en réchappe sans une égratignure !  Malgré un accident  qui faillit lui coûter la vie. En revenant de l'expédition de Salonique commandée par le général natif d’Algérie Franchet d’Esperey, son bi-place se pose en catastrophe puis explose, dilapidant le trésor de guerre emporté par les vainqueurs de la bataille de Dobro Polje en Macédoine. Le vieil adage se vérifiant une fois de plus  « Bien mal acquis ne profite jamais ! »
L’armistice signé, il se rend à Paris pour rencontrer Georges Carpentier qui lui avait proposé de photographier  sa carrière de boxeur à son retour sur les rings en 1919
Mais un autre  adage Qui va à la chasse, perd sa place l’accueille froidement. Le futur champion a oublié la promesse faite un soir de désespoir.
Une baronne française n’a pas oublié le gigolo au regard outre-mer que les femmes de la bonne société tentèrent d’arracher à la comtesse Bernardi. Elle tente de se l’attacher contre monnaies sonnantes et trébuchantes malgré la candidature de  quelques veuves de guerre devenues joyeuses au lendemain de l’armistice mais, Moïse n’a qu’une hâte : rentrer chez lui, embrasser sa mère et remercier Béatrice qui est devenue la femme de sa vie.


*****

Ma parole d’honneur, j’ai pas besoin d’exagérer pour que mes amis s’extasient et poussent des « ho putain, dé ! ». Mon grand-père a gagné ses galons de barbot. Boxeur, aviateur, gigolo, aimée d’une comtesse…amman ! Pourquoi pas président de la république, tant qu’on y est ? Au diable l’avarice !
Malgré mon envie d’en rajouter comme un pied noir qui a l’exagération dans le sang (dixit ma mère), je me contente de relater sa vie. Et la vérité, autour de moi, tous les amis veulent lui ressembler !
A force, à force, j’ai peur de lui porter la scoumoune, quoi !
Ma famille, dans le sens large du terme, elle a dû lui mettre les yeux plus d’une fois quand elle évoquait ses frasques. Bien faire et laisser dire, c’était sa formule de vie. Il disait à mon père : on n’a qu’une vie, autant la vivre à deux cents pour cent afin de ne rien regretter.
Mon grand-père c’est un philosophe ! Plus je le découvre et plus je l’aime ! Obligé ! On dirait que je suis au cinéma ! Qu’il est la vedette d’un film d’aventure et, moi son petit-fils, je suis au premier rang. Aviateur comme Cary Grant dans  Seuls les anges ont des ailes, boxeur comme Kirk Douglas dans le champion ou gigolo comme Robert Taylor dans Duel de femmes. Un amateur de cinéma comme moi, je peux que  l’admirer. En plus, c’est mon grand-père ! Qui mieux que moi !
Avec les amis du quartier, je roule des mécaniques mais quand je suis à la maison, surtout le soir, au balcon, je demande à mon père de me parler de papy Moïse.
-- Il se comportait  comme un père de chez nous ! Bien sûr, la religion, le judaïsme, la synagogue ça lui passait au dessus de la tête même s’il respectait les fêtes de grand pardon, pourim et roch hachana. Le dimaaanche matin, il aimait emmener ses fils au jardin Marengo……..Mais lis mon fils, il raconte  aussi mamie.
--Mais mamie…………. Pourtant la comtesse……
-- Ne mets pas la charrue avant les bœufs. Et je t’assure que j’ai essayé de ne rien omettre, ni la comtesse, ni mamie, ni tout le reste !
--C’est qui tout le reste ?
--Chaque chose en son temps, mon fils !
Bien évidemment, mes études passaient avant tout mais il m’arrivait d’abandonner mes devoirs pour suivre  les traces de mon grand-père. Pour cela, il suffisait qu’un ami me pose une question sur une parcelle de sa gloire pour que j’embarque pour la croisière du rêve.

*****
Revenu à la vie civile, cajolé par sa maitresse italienne, Moïse entreprend de donner un sens à sa vie.
--Tant que tu vis avec moi, tu n’as pas à te soucier de ton avenir. Assure la jolie comtesse.
--J’hésite entre deux métiers : organiser des croisières en méditerranée ou me lancer à fond dans l’aviation commerciale.
--Si tu as un tant soit peu d’amour pour moi, oublie l’aviation. Ta mère pense comme moi !
--L’amour n’a rien à voir là-dedans ! Un homme est un homme tant qu’il décide seul de son sort. A force d’écouter, il en perd son libre arbitre. Alors, afin que tu saches que je tiens compte de ton avis, je commencerai par la mer.  Si cela me plait et, qu’accessoirement, je gagne ma vie, je continuerais mais si les croisières n’attirent pas assez de clients et  que l’aviation me démange…………..
--Mais les croisières marcheront, j’en suis persuadée !  Et rien ne t’empêchera de voler  en amateur……..pour le plaisir, mon gigolo adoré !

Après quelques excursions maritimes, Moïse gagne l’estime d’un mécène algérois qui s’était engagé en 1908 dans le sport et plus particulièrement dans le football.  Un club omnisports avait vu le jour à Bologhine, l’ASSOCIATION SPORTIVE DE SAINT EUGENE. Afin de rendre service, profitant de sa réputation demeurée intacte, Moïse crée une section pugilistique et en prend la direction.
--Mais tu ne te disperses pas trop ? Regretta Béatrice.
--J’ai trop besoin d’agir, de bouger, d’entreprendre !
--En un seul mot, l’aviation te manque ! Je ne veux pas que tu sois malheureux à cause de moi !
--Je ne suis pas malheureux mais, tu as raison, voler c’est une drogue !
--Alors, si ça doit te rendre heureux, vole ! Mais reviens-moi intact !
Il reprend des cours pour devenir un pilote d’hydravion aguerri mais s’éloigne, malgré lui,  de la comtesse qui voit son amant lui échapper.
Elle s’en ouvre à ses parents qui regrettent le choix de son fils.
--Le virus d’une vie aventureuse est un rude adversaire qu’il me faut affronter.
--Si vous aimez Moïse assez pour l’attendre, il vous reviendra car, quoiqu’on en pense, il vous aime !
--J’aime votre fils ! Mais je sens bien qu’il se détache de moi mais s’il le faut,  je saurais m’éclipser afin de le laisser vivre son rêve.
--Il n’est pas bête ! J’en parlerai avec lui.

La passion que développe Moïse pour l’aviation ne s’émousse guère
mais il n’en oublie pas pour autant Béatrice. Malgré la différence d’âge, il se comporte courtoisement, sinon amoureusement au cours de réceptions données par les nombreux consuls étrangers qui résident pour la plupart à Saint-Eugène. Au cours de ces soirées, Béatrice redevient la comtesse Bernardi de Naples, courtisée  des avides banquiers algérois mais aussitôt remis à leurs places par l’excellente femme d’affaire. Elle s’amuse des avances déguisées de quelques jeunes filles de bonne famille qui tentent d’attirer Moïse mais souffrent de la concurrence qu’exerce Béatrice dont la beauté et l’élégance ravissent Moïse. Moïse qui est toujours amoureux et cela rassure quelque peu sa mère qui craint que son fils reprenne une vie dissolue abandonnée depuis la rencontre avec la comtesse napolitaine.
--Et puis, tant que tu es avec Béatrice, tu vis bien financièrement parlant, mais tu restes à Alger, ce qui ne gâte rien pour ta famille, et pour ta mère en particulier.
--Je sais, man, mais je n’ai pas l’intention de rompre avec Béatrice !
--Alors, mon fils, rassure-la ! Elle s’est confiée à ta mère.

Les séquelles de la guerre sont digérées et Alger se prépare à vivre la paix revenue avec délectation. 1920 s’annonce non pas comme une année de transition d’après-guerre mais comme une année ouverte sur le monde. Moïse propose à sa maitresse un voyage au long cours à Venise afin de lui prouver son amour malgré  la différence d’âge.
-- Pour moi, tu es la plus belle des femmes que je connaisse et, si tu ne me plaisais pas, tout l’or du monde ne serait pas une raison suffisante pour t’aimer.  Alors, je t’en supplie, oublie ton âge ! Je t’emmène à Venise pour fêter le troisième anniversaire de notre rencontre.
La comtesse est aux anges.
--Et si nous profitions de ce voyage pour nous marier ?
--Nous marier ? Mais tu ne voulais pas ……
--Une femme est changeante. Et puis, devenir madame Tolédano me distinguerait des autres femmes………..
--D’accord pour une cérémonie à Venise mais le vrai mariage sera à Alger. Pour mes parents………Et puis, je sais que  tu veux que tout le gratin algérois assiste au mariage. Le gratin, ce sera d’une part tes admirateurs de la haute société civile et militaire,   et d’autre part ma famille, mes amis d’enfance, quelques aviateurs et quelques sportifs……Ca te convient ???
--Je suis heureuse de ton enthousiasme ! Je sais bien que tu m’aimerais un peu moins si je n’étais pas riche mais je saurais me contenter de ton amour de gigolo.
--Je ne serais plus ton gigolo mais ton époux. Et crois-moi, je ferais pas mal de jaloux…….il y aura tous ceux qui ne m’aiment pas car ils ne pensent qu’au fric, ceux qui ont mission de protéger ta fortune et qui n’imaginent pas une seconde que je puisse t’aimer, ceux qui………
--Je me fiche de tout ce qui n’est pas toi ! Ma fortune, je la mets à tes pieds…………..

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Oh purée ! Comment il fait ! A savoir, s’il va pas devenir baron en épousant une baronne ? Le baron Tolédano ! Ba ba ba ! Et moi, s’il est baron, qu’est-ce que je deviens ? Baronnet ! A savoir !
Papy Moïse il aime une femme plus vieille que lui !  Alors, on peut aimer une vieille ? C’est vrai qu’elle est belle, la comtesse ! Mais vingt ans de différence, amman ! Roland, lui du moment qu’elle a des tétés, ça lui convient. L’autre jour, il a emmené Maryse au cinéma, il s’est pris une botcha parce qu’il croyait que c’était arrivé. Une botcha et une réputation de goujat ! Impossible de lui remonter le moral.
Papy Moïse, lui, il avait qu’à lever le petit doigt pour lever une fille. Pour lever ou pour tomber ! Aouah, même en restant des heures devant la glace à essayer de lui ressembler, à me faire la raie bien droite dans mes cheveux, à me laver les dents, à m’asperger d’eau de Cologne,  je casse pas trois pattes à un canard. D’accord, j’ai mon petit succès auprès des petites du quartier mais, lever une demoiselle des beaux quartiers, lui parler sans dire un gros mot, rester muet de peur de l’offusquer, aouah, c’est pas pour moi de faire des chichis.
Et ouais, mais papy Moïse, rien qu’il se dobzait dans la rue ou sur un ring. Et il parait que je lui ressemble !
Roland, ce coulo, il me remonte le moral à sa façon.
--Ouais, mais lui, il était beau alors que toi, avec ta tête de tchic-tchic à trois faces, tu ressembles à rien. Ta mère, elle devrait s’acheter une paire de lunettes.
Rien qu’il est jaloux de pas avoir dans sa famille un papy Moïse, alors, il déblatère pour se donner une contenance. (purée, je parle bien !)
Bientôt, la comtesse elle va être de ma famille. Je dis tout ça mais total, je l’ai même pas connue. Mon père, il m’a dit qu’elle est morte d’un transport au cerveau en laissant la villa de Saint-Eugène, de l’argent à plus savoir qu’en faire et le bateau qu’elle lui a acheté au lendemain de la guerre. Mais comme me dit mon père :
--Prends le temps de découvrir ton grand-père en lisant ces pages que j’ai eu un mal fou à réunir!
Purée, qu’est-ce que je peux faire pour lui ressembler ? Je vais pas cogner tout ce qui bouge pour finir par boxer sur un ring, quand même ! Surtout que me taper dans une entrée de maison tête à tête avec un copain du quartier, ça va mais rencontrer n’importe qui et me prendre une calbote qui m’enverrait aux pays des songes, très peu pour moi ! Et puis, qui peut me dire si je possède la foudre dans les poings comme Papy Moïse, hein, qui ? Aouah, je vais attendre de devenir un beau jeune homme et je draguerais tout ce qui bouge et même ce qui bouge pas !
En attendant, Moïse il emmène sa dulcinée à Venise. Les balades en gondole et tutti quanti, l’affaire, elle est vite dans le sac. Moïse il sait y faire. Quelle leçon de choses pour un naïf comme moi ! Enfin, comme moi et comme tous les dragueurs de Bab El Oued qui croient tomber les filles alors qu’ils tombent que dalle. Un sourire et ils croient que c’est arrivé. Total, pour les embrasser, il faut passer par la mère, le père, le frère, l’oncle, le maire, le curé si on est catholique et le rabbin, si on a la tota coupée.
Adieu Venise pas provençale du tout et Papy Moïse revient à Alger marié pour la forme.

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De retour de Venise, la comtesse n’a qu’une idée en tête : se marier officiellement avec Moïse. Elle se fiche des commentaires parisiens qui ne manquent pas de fleurir dans les milieux financiers mais Alger est loin de Paris. La cérémonie a lieu à la mairie d’Alger au milieu d’une foule de badauds avant la grande réception à Saint-Eugène.
L’élégance de Béatrice est de ne pas étaler un bonheur dont la société stigmatise avec un humour malsain les disparités financières,  religieuses et temporelles du couple. Si cela ne dépendait que de Moïse, la moitié des invités ne franchirait le seuil de son intimité mais la baronne napolitaine  ne peut ni ne veut se soustraire au jugement des autorités civiles et militaires qui encombrent sa villa.
--Laissons parler la médisance et soyons simplement heureux ! recommande Béatrice à son époux.
Moïse comprend son besoin de conserver ses relations financières et sociétales, aussi lui laisse-t-il tout loisir pour les rencontres avec les dames de la haute bourgeoisie algéroise. Cela lui permet de s’adonner  sa passion de l’aviation à partir des terrains du Caroubier  ou du Champ de manœuvre sans empiéter sur sa vie de famille. Car depuis son retour à Alger, ses amitiés d’enfance  ont repris des couleurs et cela lui fait un bien immense. Paris est bien loin et il se demande encore comment il a pu vivre si longtemps loin de sa ville natale, ses parents, sa famille et ses amis.

Pour l’anniversaire de Moïse, la comtesse demande à son homme d’affaire de transférer une grande partie de sa fortune  personnelle sur son compte à Alger. Par ce geste, Béatrice qui se veut l’épouse de Moïse, et seulement son épouse, marque à tout jamais son empreinte sur la vie de son mari qui n’en profite guère. La vie algéroise lui convient parfaitement avec ses amitiés à deux doigts de l’amour, ses journées à cent à l’heure ou au ralenti par la chaleur envahissante, ses disputes de bonne santé et ses empoignades autour d’une tablée de belote. Avec également, ses fous volants  qui lui font découvrir l’aviation commerciale qui n’en est qu’à ses débuts. Il y voit un moyen de bien gagner sa vie en conjuguant le plaisir de voler et l’aventure avec un A majuscule. D’un côté, la vie familiale, les amis et de l’autre, assouvir sa passion.
--Assouvir ta passion certes mais que ce ne  soit pas une obligation ! Tu n’as pas besoin de gagner ta vie, ma fortune est ta fortune ! J’ai fait le nécessaire pour que tu n’aies plus à te préoccuper de gagner ta vie…..ni celle de ta famille.
--Je te remercie mais, tu sais bien que j’ai besoin de m’embarquer dans une aventure, d’accomplir les choses par moi-même, d’entreprendre ! Ne t’inquiètes pas, deux pilotes voleront et j’organiserais à partir d’Alger des vols commerciaux sur l’algérois. Et uniquement sur l’algérois.
--Tu es bien compliqué. D’autres se contenteraient de se laisser vivre……
--Mais qui te dit que l’aviation ne me lassera pas ?
--Que dieu t’entende !


jeudi 21 mars 2019

LILI BONICHE

Lili Boniche est un de ces héritiers d'une tradition savante qu’ils ont su faire évoluer vers la modernité en même temps que les goûts de leurs contemporains. L'incroyable histoire de son parcours sur cette terre témoigne de la capacité de I'Homme à transcender sa condition et à réussir plusieurs vies pendant le temps qui lui a été donné d’exister
Lili est né dans une famille modeste où il était l'aîné de quatre enfants. Alors qu'il était très jeune, il est devenu le soutien de la famille.En effet, son père, qui était artisan joaillier, avait perdu la vue et ne pouvait donc plus vivre de son travail. C'est à Elie qu'est revenue la charge de l'entretien de ses parents et de ses frères et sœurs. Originaire d‘Akbou en Kabylie, le père d'Elie Boniche (David Boniche), était aussi un bon joueur de mandole. Dès l'âge de sept ans, son aîné lui chipe son instrument pour aller s'exercer sur le toit de la maison. Gamin prodige, il rejoue tout d'oreille en pur autodidacte. C'est son jardin secret. Et sa voix enfantine s'élève au-dessus des toits de la Casbah d'Alger.
La famille Boniche habite l'appartement où est né le petit Élie, que l'on surnomme affectueusement Lili. L'immeuble se trouve au bas de la Casbah, rue Randon, une rue animée, principalement habitée par des familles juives. Elle relie la place Rabbin Bloch, où se dresse la grande Synagogue, à la place de la Lyre avec son grand marché couvert. Dans ce quartier, où l'on vit dehors, le petit Elie est toujours attiré par la musique provenant des cafés maures.
Une voix le fascine tout particulièrement, celle de Messaoud Medioni (1893-1943), dit Saoud l'Oranais, maître du haouzi. À cette époque, la musique arabo-andalouse a les faveurs populaires, et le genre haouzi, développé par l'école de Tlemcen depuis le XVème siècle, poursuit sa transmission de maître à disciple. En 1931, Lili profite d'un passage à Alger du chanteur oranais pour se présenter devant lui. Quand le jeune garçon donne de la voix, le maître Saoud, subjugué par le diamant brut qu'il vient de découvrir, décide de prendre en main sa formation en intégrant à son orchestre. Quelle meilleure école pourrait-il trouver ? Reste à convaincre le père de Lili, qui refuse de voir son aîné s'embarquer dans une carrière de musicien... Alors qu'il se montre intraitable, Élie s'effondre en de tels pleurs et supplications, qu'il parvient à fléchir la raideur de son père. Saoud sait également trouver les mots pour obtenir son assentiment. À dix ans, Lili rejoint ainsi l'orchestre d'un des plus célèbres chanteurs de l'époque, qui lui permet de contribuer à l'entretien de sa famille. Au sein de la troupe, il rencontre une autre jeune disciple, de six ans son aînée, Sultana Daoud, que le maître a surnommée Reinette.
Sur scène, Lili joue du mandole, puis du oud et s'initie surtout à la spécialité du maître : le répertoire complexe et étendu du chant oranais, hérité du haouzi. Durant trois ans, il va suivre Saoud l'0ranais dans les galas qu'il donne à travers tout le Maghreb, sans retourner chez lui. Treize ans, c'est l'âge où les adolescents juifs songent à faire leur bar mitsva, rite religieux marquant l'accession à l'état de personne à part entière dans la communauté. Elie demande au maître l'autorisation d'aller fêter ce moment de passage symbolique en famille à Alger. Non seulement il l'obtient, mais Saoud en personne animera la fête. Afin de compléter ses connaissances dans le domaine de la musique arabe-andalouse, Lili va alors s'initier au sein des deux plus grandes associations musicales algéroises de l'époque, EI Moutribia (fondée en 1911) et El Mossilia (fondée en 1932), dont il suivra l'enseignement durant deux ans. En 1936, Lili Boniche, sans complexe et prêt à tout, décide de tenter sa chance à Radio Alger. Il rassemble quatre de ses amis avec lesquels il a l'habitude de jouer et se présente crânement au portier de la radio, son luth sous le bras. L'homme n'a pas l'intention de faire entrer ce gamin, mais se laisse fléchir par sa force de conviction et prévient le directeur qu'un jeune chanteur est là, qui veut passer une audition. Monsieur Azrou, qui dirige alors Radio Alger, accepte d'accorder cinq minutes au garçon, qui appelle ses amis. Les voilà en studio. Passent les cinq minutes et Lili chante; au bout de dix minutes, il commence à s'inquiéter de l'absence de réaction du directeur; quinze minutes s'écoulent qui lui paraissent une éternité; enfin, au bout de vingt minutes, il voit derrière la vitre Mr. Azrou lui faire signe d'arrêter. Celui-ci fait irruption dans le studio et s’adresse au chanteur : « Écoute mon petit, la semaine prochaine tu as ton émission ! » Dès lors, la voix de Lili Boniche est diffusée en direct chaque semaine dans toute l'Algérie. À quinze ans, sa carrière est lancée.
Ses premières prestations radiophoniques sont constituées de pièces tirées du répertoire arabo-andalou des grandes traditions oranaises et algéroises. Grâce à son émission, la réputation de Lili Boniche grandit en quelques mois. ll est bientôt sollicité de toutes parts pour animer des fêtes : mariages, baptêmes, bar mitsva, etc. La radio nationale lui fait aussi bénéficier de son orchestre, qui rassemble certains des meilleurs musiciens d'Algérie, comme le pianiste et chef d'orchestre Mustapha Skandrani, le violoniste Abdel Rahni ou Arlilo joueur de derbouka réputé. À la fin des années trente, sa voix d'or est réclamée dans toute l’Algérie. Avec la guerre, les goûts du public vont évoluer. Les troupes américaines, débarquées le 8 novembre 1942, se regroupent en même temps que les forces françaises libres pour préparer l'assaut en Méditerranée. Saoud El Medioni fera partie des nombreuses victimes de la barbarie nazie. Alors qu'en 1937 il a ouvert un cabaret rue Bergère à Paris, il sera pris dans une rafle à Marseille, le 23 janvier 1943, déporté puis gazé au camp de concentration de Sobibor. Une perte considérable pour tant de mélomanes et de disciples. Mais en temps de guerre, on demande aux artistes de regonfler le moral du public et des troupes. La nature enjouée de Lili Boniche l'y porte tout naturellement. Ainsi se produit-il devant les combattants de la Résistance à la demande de leurs généraux, Moraglia, chef des FFI, Pierre Weiss, etc. Au théâtre aux armées, à l’Opéra d’Alger, il chante aussi devant les soldats américains, pour lesquels il créera une chanson sur le chewing-gum... Ouvert aux nouvelles danses venues d'Amérique et des Caraïbes, Lili Boniche introduit les rythmes du tango, du paso-doble ou du mambo dans son style musical. Agrémenter de paroles franco-arabes. Ces nouvelles créations intégreront son répertoire pour les fêtes. En effet, il a constaté que le public pique du nez sur les coups de minuit, après deux ou trois heures de musique classique arabe-andalouse. Avec ces chansons qui tiennent le public éveillé jusque tard dans la nuit, le jeune chanteur donne le ton. Son nouveau style francarabe explose bientôt des deux côtés de la Méditerranée. La guerre est engagée au Soleil d’Algérie, un cabaret de la rue du Faubourg Montmartre à Paris, où il se rend pour la première fois en 1946. Parmi toutes les célébrités qui fréquentent l'établissement, François Mitterrand, alors député, s'entiche des chansons du crooner algérien. Celle qu'il adore par-dessus tout, c'est « l'Oriental ». La joie renaît dans ce Paris de l'après-guerre. Une phrase attrapée au vol ou un bon mot suffisent à nourrir l'inspiration du chanteur. À 26 ans, Lili Boniche est porté par le tourbillon de joie qu'il contribue lui-même à créer. Jeune et beau, il plaît aux femmes. Un soir, l'amour fou frappe à la porte de son cœur. Elle se prénomme Marthe, est d'une élégance folle, porte le titre de comtesse et est l'épouse d'un richissime armateur. C'est un amour dévorant, exclusif, et qui ne peut se satisfaire du métier du chanteur... Marthe va quitter son mari pour Élie, Élie devra quitter la chanson ! Dans les années cinquante, Lili Boniche met fin à sa première carrière musicale en France, mais continue de chanter à Alger, où il rachète quatre salles de cinéma en perte de vitesse. Il les relance grâce à son talent de programmateur et les gérera avec succès jusqu'à l'indépendance de l'Algérie. Mais il aura déjà quitté son pays natal avant le grand exode des Juifs et des Pieds Noirs. Installé à Paris au début des années soixante, il acquiert d'abord un restaurant avec des amis, puis monte une société de repas pour entreprises et collectivités, Le Menu Parisien, qui emploiera jusqu'à 180 personnes à l'apogée de son activité. ll pratique la musique en privé, souvent accompagné de ses anciens musiciens d’Alger avec lesquels il a gardé d'excellentes relations. ll est souvent sollicité pour chanter dans les fêtes de la communauté. Et c'est au sein de celle-ci qu'il rencontre l'âme sœur, quand son premier mariage commence à battre de l'aile. Avant le milieu des années soixante, Lili Boniche a divorcé et s'est remarié avec celle qui accompagnera jusqu'à la fin de ses jours ,Josette Boniche. Sa deuxième carrière de chanteur, Lili Boniche l'entame en 1990. Grâce à la passion d'un mélomane, journaliste, homme de culture, qui rêve d'entendre à nouveau sur scène la vedette du style francarabe dont il adore les disques, Francis Falceto. « Quand je débarque chez lui, je crois que c'était une grande surprise pour Lili. Ni lui, ni moi ne savions si ça allait prendre ou reprendre. Dès le début ça s'est bien passé dans le rapport au public (...) La greffe a pris tout de suite, au explique-t-il. À 69 ans, Lili Boniche vit une retraite tranquille et méritée, après avoir monté une entreprise de fournitures de bureau dans les années soixante-dix, puis avoir commercialisé les premières mini calculatrices de la société Commodore France. ll continue à donner de petits concerts privés et considère son retour à la musique en professionnel comme un vrai cadeau. Parmi ses accompagnateurs, il retrouve le pianiste Maurice El Medioni, neveu de Saoud et autre retraité bientôt célébré par les professionnels et les publics des musiques du monde. Avec le violoniste Maurice Selem, ils vont tourner dans toute l'Europe et s'envoler jusqu'au Japon.
Afin que l'aventure prenne sa pleine dimension, un disque reste à faire. C'est Jean Touitou, pape de la mode, qui décidera de le produire en 1996. Il porte une profonde admiration pour le chanteur de 75 ans, installé à Cannes, et confie la direction artistique de l'album à Bill Laswell, bassiste et producteur américain réputé pour la finesse de ses goûts en matière de world music. Grâce à ces deux admirateurs, la musique de Lili Boniche pénètre les milieux les plus branchés de la toute fin du XXe siècle. Adulé des publics qui acclament au Barbican de Londres comme à l’Olympia de Paris ou à travers l’Europe (Allemagne, Belgique, Suède, Suisse, ltalie, Espagne, etc.), le chanteur savoure ce succès formidable avec gentillesse, humour et humilité, au-delà de ses 80 ans. Dans chacun de ses concerts, l'émotion est au rendez-vous. Celle que l’on retrouve intacte et à jamais gravée dans cette rétrospective de ses plus belles œuvres.
Francois Bensignor