lundi 27 août 2018

UN AMOUR DE PLUIE DE HUBERT ZAKINE


Marc était assis sur un banc de l’allée centrale du jardin des Tuileries, sans se soucier de la pluie fine qui tombait sur Paris.
Les yeux dans le vague, il tentait de fixer dans sa mémoire endeuillée l’image de sa grand-mère décédée quelques semaines plus tôt. Depuis ce triste jour, lors de ce rendez-vous avec le passé, il aimait s’isoler dans ce jardin qui lui rappelait son enfance. Lorsque sa mère de substitution le promenait autour du bassin de la rue de Rivoli, le guidant chaque jour sur le chemin de la dignité. Marc fut élevé par sa grand-mère en lieu et place de sa maman qui  offrit sa vie en le mettant au monde.

Il restait ainsi, le regard absent, essayant de redessiner les contours du visage de la vieille dame afin qu’il s’incruste définitivement dans sa mémoire.
Parfois, il s’arrêtait sur le ballet des amoureux qui n’avaient que faire de la petite pluie fine qui les isolait du reste du monde. Emu par la tendre image d’un bonheur entraperçu, il ouvrait, alors, le livre aux souvenirs qui évoquait la  dame aux cheveux blancs relevés en un impeccable  chignon. Par un amour démesuré, elle avait su lui faire oublier sa condition d’orphelin auprès de ses camarades de classe peu enclins à tamiser leur joie le jour de la fête des mères. Elle répétait souvent que l’enfance se rit des chagrins d’autrui en lui dessinant un avenir aux couleurs de l’arc en ciel.
--Ta maman se promène au milieu des nuages pour te regarder grandir. Chaque soir, elle me parle de toi et je lui raconte ta journée. Tu vois, tes petits copains n’ont pas la chance d’avoir deux mamans pour veiller sur eux. Alors mon petit ange, n’écoute pas les médisants, tu peux  dormir tranquille, ta mémé veille.

En remontant le col de son imperméable,  Marc s’aperçut qu’une jolie femme abritée sous un parapluie orangé semblait l’épier en attendant que cesse la pluie. Elle était d’une allure élégante, plus que jolie sous les feuillages humides. 
--Une touriste ! pensa-t-il.
Ses yeux se fermèrent, éperdument. Il resta un long moment ainsi, les coudes repliés sur ses genoux, passa  sa main dans ses cheveux mouillés et lorsqu’il releva la tête, elle était devant lui, souriante.
--On se connait ? Questionna Marc, intrigué par cette apparition.
--Non, je suis américaine ! S’excusa-t-elle avec un délicieux accent d’outre-Atlantique. Mais je vous observe depuis un moment, J’ai l’impression que vous appelez au secours !
--Au secours, c’est beaucoup dire ! Je recherche simplement un moment de solitude.
Malgré sa réponse qui semblait être une fin de non-recevoir, elle demeura plantée devant lui, retira son foulard coloré qui laissa apparaitre la blondeur de sa chevelure, elle insista.
--La solitude est synonyme de tristesse. La vie est bien trop courte pour s’enivrer de chagrin.
Marc toisa cette jolie américaine qui n’avait pas l’air d’avoir froid aux yeux.
--il est des instants où la vie vous entraine à réfléchir et…………….
Elle lui coupa la parole avec douceur mais détermination.
--Je suis psychanalyste ! Je sais reconnaitre la détresse lorsque je la croise. Cela vous ennuie si je vous interroge ?
--Pourquoi, vous avez l’intention de me psychanalyser ? demanda Marc en souriant.
--Cela demanderait beaucoup plus de temps qu’un simple entretien.
--Je peux vous dispenser de ce travail d’introspection en vous apprenant que je viens de perdre la femme de ma vie.
--Oh…… je suis sincèrement désolée !
Les yeux d’Ava cherchèrent le regard de  Marc afin de donner plus de force à  sa compassion.
La pluie, alors, se mit à redoubler d’intensité.
--Vous ne voulez pas que l’on se mette à l’abri ? Proposa la jolie américaine en proposant un petit coin de son parapluie.

Marc  prit spontanément le bras que lui tendait Ava et l’invita à marcher en silence à l’ombre d’une allée d’arbres du jardin des tuileries.
Profitant de cette promiscuité due au rapprochement de leurs corps sous le parapluie, ils se présentèrent l’un à l’autre.
--Cher Marc, comment êtes-vous sûr que cette femme qui j’en suis persuadée, a de grandes qualités, est et restera, à jamais, la femme de votre vie ?
Il lui répondit sur le même ton.
--Chère Ava, tout simplement, parce qu’il s’agit de ma grand-mère……. Et dans mon cœur, elle restera à jamais la femme de ma vie………..
Soudain, il s’aperçut qu’il se mettait à nu devant cette belle inconnue.
--Je vous ennuie peut-être ?
--Pas du tout ! C’est la psychanalyste qui vous écoute…….et je dois le reconnaitre, la femme qui comprend tout à fait votre désarroi.

Marc  n’osa plus étaler ses sentiments. Il était vrai qu’il s’était immédiatement senti en confiance devant cette jolie américaine mais, pour quelles raisons obscures, s’était-il laissé aller de la sorte ? Lui qui n’avait qu’une confiance très limitée envers ces charlatans de la condition humaine comme il aimait qualifier les psychanalystes. Oui, pour quelles raisons s’était-il engagé dans cette mascarade s’il n’avait besoin de s’épancher sur lui-même et qui plus est, devant une tenante de cette profession si elle n’était pas aussi jolie ?
--Voulez-vous continuer à me psychanalyser devant un chocolat chaud ?
Elle ralentit son pas, le regarda droit dans les yeux, et dans un sourire, joua les coquettes :
--Me dragueriez-vous, par hasard ?
--Loin de moi cette intention, encore que……. ….en d’autres circonstances, j’aurais sûrement tenté ma chance……...Alors, ce chocolat ?
Elle lui empoigna sans façon  le bras et décida dans un sourire adorable.
--Allons-nous chocolater !



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