La communauté juive de Cannes releva avec tristesse et consternation la profession de foi d’une France qui se déclarait « engagée à aucun titre » dans le conflit moyen oriental.
--« Nous sommes habitués à ce que la France elle nous lâche. Rappelez vous la rafle du vel d’hiv, l’abrogation du décret Crémieux et l’abandon de l’Algérie! Et aujourd’hui la dérobade de De Gaulle elle fait le jeu des Arabes puisque seul, Israël est client de l’armement français. »
Chacun cherchait dans le regard de l’autre une raison d’espérer.
--« Attends ! Les français y laisseront pas faire…. »
--« Oh tch’as déjà oublié ? Et l’Algérie, les français y z’ont a pas laissé faire ? »
--« Non seulement, y z’ont laissé faire mais en plus c’est De Gaulle qui en a été l’instigateur ! »
--« Aouah ! Vous voulez qu’j’vous dise, y faut compter que sur nous autres! »
Mal informée de la situation réelle, la communauté juive de France pourtant rodée par une histoire millénaire semée de pogroms et de vicissitudes, tout en s’en remettant à l’Eternel, craignait tant la haine des Arabes qu’elle imaginait le pire pour l’existence d’Israël.
Léon, au milieu de ses coreligionnaires, à la synagogue ou au café, laissait libre cours aux visions qui le hantaient mais qu’il taisait en présence de sa douce.
--« Seule la main de l’Eternel pourra sauver Israël. Les Arabes attendent depuis 1948 pour nous jeter à la mer.
A l’instar de tous les enfants de Moïse, il incluait les juifs de tous les pays dans son analyse défaitiste.
« Nous », enfants juifs de toutes les nations, diaspora nécessaire à la survie de ce minuscule pays, son pays et celui de ses pères, revenait comme un leitmotiv dans le discours des uns et des autres. Cette patrie tant espérée, petit mouchoir de sable face à l’immensité du royaume arabe, était la terre de refuge, le bien inaliénable, le trésor d’hier et d’aujourd’hui. Même si très peu avait foulé ce sol inculte et pourtant béni des Dieux, il représentait l’ultime combat à mener contre les sauvages et les fous, contre la barbarie nazie, l’ultime rempart contre l’ennemi à venir, la promesse d’un avenir resplendissant.
Et, à présent, s’abreuvant à la source des médias français, Léon et ses frères noyaient leur inquiétude dans un flot de paroles inaudibles, reléguant au second plan les prières traditionnelles du shabbat.
Lundi 5 juin 1967
Richard avait peu dormi. Entre la crainte du conflit et les questions demeurées en suspens sur la façon dont les médias français répercutaient les informations jusqu’à ses parents, le sommeil avait déserté sa chambrée pour se réfugier au pays de l’innocence. Les enfants dormaient encore lorsque le premier communiqué de presse annonça le début des hostilités.
--« Tu vois ! Qui c’est qui avait raison ? Qui c’est qui voulait la guerre ? Zarmah, c’était du vent ! Et ben le vent, y souffle à 2000 à l’heure et nous z’autres on est dans l’œil du cyclone. »
--« Putain, nos mères, elles vont mourir de mauvais sang ! » ajouta Paulo.
Quelques instants plus tard, la radio annonça sur fond de musique empruntée à la bande originale du film « Le pont de la rivière Kwaï » que l’Egypte avait déclenché la guerre.
Les kibboutzim passèrent la journée l’oreille rivée aux transistors ; les nouvelles contradictoires parvenaient des différentes stations de la région. Vers midi, alors que Radio Le Caire affirmait que des avions israéliens venaient d’être abattus par la défense aérienne égyptienne, un communiqué déclencha un vent de panique au sein du kibboutz contre lequel des attaques palestiniennes semblaient programmées. Distribution d’armes pour certains, descente aux abris pour les autres, les cinq amis qui prétendirent appréhender le maniement d’un pistolet ou d’un fusil se rangèrent sous les ordres du « commandant »
--« Comme à Bab El Oued ! » s’excita Victor, aussitôt calmé par ses compagnons d’infortune.
--« Oh ! Oublies un peu la rigolade ! C’est la guerre ! »
--« Qué, tu veux le changer ; babao il est, babao y reste. » renchérit Roland
--« En attendant, tu nous vois jouer aux sept mercenaires ? Yul Brynner, il est pas là ! hein ! » plaisanta Richard afin de détendre l’atmosphère.
Les kibboutzim surprenaient les cinq amis par leur calme et leur détermination. Ils semblaient avoir une confiance illimitée en leur bonne étoile et surtout en leur armée. La discipline pour seule arme, les hommes attendaient leur feuille de route tout en profitant du moindre répit pour sécuriser le kibboutz.
*****
A Cannes comme partout en France, un élan de solidarité envers le jeune état hébreu s’éleva au dessus des synagogues comme si le peuple du vieux pays gaulois signait une pétition contre l’attitude de ses dirigeants. Le désaccord entre les français et leur président se révélait à la lueur de cet événement majeur pour la sécurité du Proche-Orient et par extension de la planète. A l’initiative des juifs de France se formaient, dans chaque ville, dans chaque village des comités de soutien à Israël. Certains prétendaient vouloir lutter les armes à la main contre l’envahisseur arabe. D’autres, plus réfléchis, s’attendaient à remplacer les kibboutzim agricoles mobilisés à des tâches plus guerrières. Si les hommes priaient au cœur des synagogues, plus d’une femme de la communauté, appliquant une pratique ayant cours en Afrique du Nord, allumait un cierge dans l’église la plus proche de leur domicile.
Carmen avait eu le temps d’oublier le sang et les larmes de son pays natal même si le théâtre des attentats de sa jeunesse collait à sa vie. Elle pensait avoir payé le prix d’une existence paisible, sans bombe ni grenade, sans mitraille ni char d’assaut, sans angoisse pour une minute de retard des êtres chers. Et aujourd’hui, celui qu’elle aimait risquait sa vie sur une terre lointaine à des milliers de kilomètres, acteur involontaire d’un conflit qui, contrairement à celui d’Algérie, revendiquait son statut d’une guerre qui osait dire son nom. Aujourd’hui, dans le silence qui environnait les nouvelles à la radio ou à la télévision, entourée de sa famille, cernée par la fausse désinvolture de ses parents enclins à s’inquiéter pour « ce peuple si courageux » et ce « petit que le pauvre c’est pas de sa faute si il aime la petite! », elle se demandait si la vie devait obligatoirement s’écrire avec des lettres de sang. Malgré des parents omniprésents, Carmen ressentait une solitude silencieuse seulement tamisée par la pénombre volontaire de sa chambre. Derrière ses rideaux tirés, elle semblait à l’abri de toute mauvaise nouvelle comme si le clair obscur qui parcourait ses murs de noir et blanc la rendait sourde et muette aux agressions de la vie. Elle demeurait prostrée des après midi entières, adoptant la position du fœtus, creusant son lit à force de présence. Rosette, sa mère, parvenait parfois à la discipliner, l’obligeant à sortir à la plage ou au marché, s’évertuant à la rassurer, à lui commenter les informations en provenance du Moyen-Orient. Mais rien n’y faisait. Richard lui manquait d’autant plus qu’il semblait en danger. Rosette mesurait l’intensité de l’amour qu’elle portait à ce garçon d’Alger et se promettait de convaincre son « têtu de mari » de laisser sa petite suivre le chemin de la destinée. Et si cette voie la portait vers une étoile de David, elle donnerait sa bénédiction.
A SUIVRE......................
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