mardi 20 décembre 2011

MARIE TOI DANS TA RUE MON FILS! de Hubert Zakine

CHAPITRE DEUXIEME

Carmen n’en croyait pas ses oreilles. Son père venait de lui annoncer l’invitation lancée à Sauveur Rodriguez pour la dernière quinzaine d’Août.

--« Et je compte sur toi pour lui tenir compagnie TOUS LES JOURS! » prévint-il en prenant soin de bien marteler les derniers mots.

--« Mais papa, qu’est-ce que tu nous fais là? Tu crois que c’est en me jetant dans les bras de Sauveur que je vais oublier Richard? Je te reconnais plus. Si grand-père y t’avait interdit de te marier avec manman……… »

Joseph Solivérès lui coupa sèchement la parole.

--« Saches que si j’avais parlé à mon père comme tu me parles, il aurait sorti le nerf de bœuf. Ne crois pas que la France elle va changer ma façon de voir les choses. Je suis ton père et tu dois m’obéir! J’accepterai un enfant de chez nous comme gendre et seulement un enfant de chez nous. Dis-toi bien que tu respecteras tes parents même si je dois faire de la peine à ta mère. «

--« Manman! » sanglota Carmen. « Comment lui faire comprendre que je l’aime! »

Les larmes de Rosette rejoignirent bien vite celles de sa fille mais en adulte responsable, elle se fit violence et entraîna Carmen dans la chambre à coucher.

--« Si tu veux pas de Sauveur, je m’en charge. Mais réfléchis à deux fois. Ton père, y parle pour ton bien. Je t’assure, ma fille! »

--« Tu aurais renoncé à papa toi? »

--« C’était une autre époque. Et puis tu sais, on avait pas droit à la parole. On nous présentait un parti. Si on le refusait, on était cataloguée comme une fille difficile. Alors, le suivant, on l’acceptait par peur de rester vieille fille. Grâce à Dieu, j’ai pu choisir ton père! »

--« Justement! Tu aurais accepté de renoncer à lui pour épouser quelqu’un d’autre? »

Rosette se contenta de répondre dans un soupir :

--« Pas sûr ma fille. Pas sûr! »

*****
La plage attirait comme un aimant les deux jeunes gens et là, au moins, la multitude les dérobait aux regards inquisiteurs.

--« Et d’abord, d’où tu le sors ce Sauveur? »

Richard avait blêmi en entendant sa belle évoquer ce garçon qu’il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam.

--« C’est un ami d’enfance. Il habitait l’Orangeraie avec sa famille. Son père et mon père, c’est comme des frères. »

--« Et comment qu’il est ce fartasse avec la raie au milieu? » plaisanta t-il pour donner le change sur la jalousie qui commençait à le titiller.

--« Hé, il est plutôt joli garçon. Comme tous les garçons de chez nous, d’ailleurs! » répondit Carmen sur un ton badin qui eût le don d’énerver Richard.

--« Ah bon! Pace que pour toi, tous les garçons y z’étaient beaux là-bas! Ca se voit que tu connaissais pas Tcho-tcho-baby! »

--« A Alger Y z’étaient peut-être vilains mais pas à Perrégaux! Mais c’est toi le plus beau de tous! » conclut-elle en embrassant Richard qui renaissait à la vie après ces instants de doute savamment orchestrés par sa belle.

--« Et quand c’est qu’il arrive ce cataplasme ambulant? »

--« Demain matin! »

--« Alors, comme elle dit ma mère : demain, le Bon Dieu il est grand! »

Richard profita de sa solitude forcée pour reprendre ses livres délaissés depuis Juin. La rentrée était prévue pour le 17 Septembre et le baccalauréat se profilait à l’horizon. Sa mère l’imaginait médecin, avocat ou dentiste malgré le désir de son fils de suivre l’exemple de Tony Arbona, grand reporter sportif algérois. Réussir ses études représentait sa seule alternative. Pour lui, pour ses parents. Pour ses frères et soeurs Tel était le challenge proposé par sa mère.

Plus qu’ailleurs et qu’en d’autres communautés, les séfarades issus du Maghreb, sortirent des ghettos où les entassaient les Puissants, grâce au Savoir avec un grand S. Il était la clé de la reconnaissance universelle et les Dominants, bien souvent, recueillirent les fruits de leur érudition, s’en servant pour la finance, la traduction linguistique, la médecine, l’astronomie, la théologie et bien d’autres sortilèges savants. Avec l’or, le savoir était aisément transportable sous d’autres latitudes lorsque s’ouvrait la chasse au juif. Mues par un instinct de conservation né de toutes les inquisitions, les mères juives s’attachèrent ainsi à offrir à leurs enfants l’instruction qui les verrait adopter les métiers de la médecine, de la justice ou de l’enseignement. Lisette Benaim respectait, à la lettre, cette tradition non écrite. Elle imaginait déjà la réussite de ses fils et les cadres qui emprisonneraient leurs diplômes aquarellant les murs de sa maison.

Comme tout aîné de la communauté, Richard se sentait investi d’une mission sacrée : donner l’exemple à ses frères et sœurs pour voir briller dans les yeux de sa mère l’étoile de la fierté.

*****
Richard aimait s’enfermer en lecture de là-bas. La nostalgie au bout des yeux, son père achetait tous les ouvrages traitant de sa terre natale. Il arrivait parfois, il arrivait souvent à Lisette, son épouse de le fustiger pour tout cet argent dépensé « pour du papier noirci avec nos larmes ». Mais Léon n’en faisait qu’à sa tête au grand bonheur de Richard.

Les livres lui parlaient du pays d’autrefois, de ce pays que ses jeunes années avaient juste eu le temps de caresser avant de le voir s’évanouir au large de ses douze ans. Il revisitait les avenues à peine promenées, les jardins d’enfance parfumés, la casbah et ses cafés enfumés, les terrasses parties en voyage au bout de l’horizon, les escaliers qui dévalaient en cascade vers la mer. Il se fabriquait des souvenirs par procuration. Les autres, les siens, il les enfermait à double tour au jardin de sa mémoire azurée.

Alors, son environnement s’évanouissait. Sa présence envahissait les lieux mythiques de sa jeunesse interrompue. Il redécouvrait tout. Sa maison, petit appartement de Bab El Oued, coincé entre la colline verdoyante et la Méditerranée indulgente, à deux pas de la « Plage des Chevaux » où s’ébattaient, jadis, les étalons de l’écurie du Dey. Son école de la rue Rochambeau, son jardin qui grimpait à l’assaut de la casbah, mère nourricière de ses parents et de ses aïeux. Et puis, l’oppressante réalité se faisait intruse et il refermait l’armoire aux souvenirs. Carmen se pavanait avec ce Perrégaulois de malheur et lui, ce babao, se morfondait tout seul dans sa nostalgie.

--« Aouah! Si y répète un mot aux parents de Carmen, y s’prend une calbote qu’y devient tout colbate! »

Il décida de descendre rejoindre sa belle et le « fartasse » sur la plage.

Sauveur et Carmen se tenaient sagement assis l’un à coté de l’autre, conversant comme de vieux amis.

Il interpella sa belle avec un air de faux-jeton qui amusa Carmen.

--« Carmen, tu me présentes pas ton copain? »

--« Ah! Richard! Justement, on parlait de toi! »

Carmen parût tellement sincère et heureuse de le voir que Richard en fut décontenancé.

Après les présentations d’usage, la conversation prit une tournure imprévue qui rasséréna l’amoureux transi.

--« Si ça peut te faire dormir sur tes deux oreilles, saches que j’aime une petite pied noir de Bordeaux et que Carmen, je la considère comme ma petite sœur. » prévint Sauveur à l’adresse de Richard qui eut une envie subite d’embrasser « ce perrégaulois de malheur ».

--« Tu vois, les oranais çà a du bon, quand même, hein? » s’amusa Carmen.

La fin du séjour de Sauveur se déroula dans le meilleur esprit et les deux garçons convinrent que l’amitié avait frôlé leurs joues.

--« C’est normal entre pieds noirs! » conclurent-ils en chœur au moment du départ .
A SUIVRE...............

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