Dans la calèche qui peinait pour aborder les "fahs", hors les murs de la citadelle "ILS", dansait dans sa tête telle une sarabande de fous autour d'un feu de bois. "ILS", juifs livournais ou espagnols, avaient-ils oublié que leur victime partageait avec eux les mêmes privilèges et les mêmes exigences attachés à la parole de l'Eternel qui semblait, à présent, supplantée par la cupidité.
La splendeur des châteaux de verdure qui hérissaient leurs crêtes au-dessus des "djenan" maculées de blancheur n'apporta pas la sérénité au jeune homme en colère. Bien au contraire, elle lui insuffla une force nouvelle qui se traduisit par sa détermination de mener de front la sauvegarde de la Maison DURAN avant de la faire prospérer et découvrir les instigateurs de l'assassinat de son père.
Il repensa au nouveau Dey, HADJ ALI, qui lui laissa une impression mitigée. Surnommé " le TIGRE" par son armée pour sa bravoure au combat, il était entouré d'une garde de jeunes noirs, ce qui semblait être son péché mignon.
" L'homme du pèlerinage de la MECQUE" était un personnage ambigu et mille questions sur l'authenticité de ses dires encombrèrent les pensées de Léon Juda. Aussi, se lança t-il dans une enquête approfondie auprès de l'entourage de Dey et de celui de la communauté.
Au cours de ses investigations, il apprit de la bouche même de l'un des comploteurs le déroulement des évènements, ravi de sortir de l'anonymat dans lequel le cantonnait sa crainte du clan BACRI
.--" Ton père est le responsable de l'assassinat de Nephtali BUSNACH! Toute la communauté le sait! C'est "le vieux" qui nous a révélé son amitié avec l'Oda Bachi des Janissaires. Lui seul avait intérêt à abattre BACRI par BUSNACH interposé!"
Léon Juda resta interloqué devant cette énumération d'invraisemblances.
--"Au temple, ton père est passé devant le tribunal rabbinique qui l'a lavé de tout soupçon! Mais le tribunal des notables l'a condamné à la destitution de son titre.
Ce que ton père a refusé! Aussi, le comité des sages a demandé audience au Dey......"
--" La suite je la connais! Et tous les membres de la communauté ont cru cette ignominie! Mais pourquoi ont-ils exigé sa tête ?"
--" Ils pensaient que, ton père mis hors d'état de nuire, commercialement j'entends, BACRI pourrait reprendre son influence et diriger la Régence comme jadis.
Léon Juda convoqua, alors, les membres de l'aristocratie juive proche de son père pour les informer de son projet d'en découdre avec les Livournais par commerce interposé.
Il obtint l'adhésion de plusieurs familles "porteurs de bérets" enfin libérées de cette paix larvée consentie aux "porteurs de turbans ", au nom de la sacro-sainte loi de MOÏSE qui prônait l'unité communautaire, trop souvent transgressée, à leurs yeux, par certains Livournais.
Bien sur, il ne souffla mot à sa mère de ce conflit à venir que son père, David, s'évertua, tout au long de sa vie, à éviter. Au contraire, il apaisa ses angoisses et ses chagrins en taisant sa rancoeur lors de visites de certains dignitaires du pays.
Par l'entremise de Mardochée SERROR, vieux compagnon de son père, il sépara le grain de l'ivraie, les condoléances sincères des pleurs de crocodiles, les peines simulées des joies retenues.
L' hiver d'EL DJEZAIR, porté par de violentes bourrasques maritimes, parfumait la cité d'une saine nuance iodée qui courait le long des portes de la citadelle, s'enroulait à travers les ruelles étroites et nauséabondes avant d'escalader la colline de la BOUZAREAH et poursuivre son oeuvre de salubrité vers les "Fahs" de la campagne humide.
La pluie cinglait les rares passants, pénétrant les âmes et les corps. En processions obscures, des brêles impassibles, indifférents aux caprices des cieux, portaient sur leur dos d'énormes couffins où s'entassaient les immondices de la voirie.
La plupart des échoppes fermées par des haut vents de bois offraient au quartier de la basse ville un aspect désolé qu'éclairait, par intermittence, le tonnerre de Dieu.
Le "YOM KIPPOUR" entrait dans sa dernière heure. Les trois synagogues de la vieille ville battaient au rythme des prières des hommes, des bavardages des femmes et des cris des enfants. Ce jour là, toute la famille était conviée à partager le jeûne et les temples résonnaient de joie et d'espérance en attendant la sonnerie du "shoffar", corne de bélier, souvenir du sacrifice d'Abraham, conservée précieusement par le "chamach" jusqu'à l'heure fatidique de la fin du carême.
La veille, avant l'heureuse apparition des trois premières étoiles dans le ciel d'EL DJEZAÏR annonçant le début du jeûne, les familles réunies autour de la table de l'aîné terminaient le repas de fête. Puis les hommes s'invitaient à la prière dans le Temple de leur choix, se relayant toute la nuit pour la purification divine, la prière du "Kol Nidré" dont le texte rappelle le passé douloureux du peuple juif, la sortie des rouleaux de la "Thora".
Le lendemain, après une brève visite chez soi pour un brin de toilette, chacun repartait pour une journée de recueillement, rejoint bientôt, par toute la communauté de la ville. Les trois étoiles signaient la fin du jour et du jeûne. Le "shoffar" pouvait alors retentir et inviter les fidèles à "casser le carême" par une boisson chaude.
Etrange coïncidence de cette fête juive du "YOM KIPPOUR" et de cette pluie, si avare d'ordinaire sur cette terre africaine, qui semblait laver de ses péchés la communauté israélite alors que des épées de feu déchiraient le ciel en témoignage de la colère de l'Eternel.
Le grand rabbin d'EL DJEZAIR évoqua ces signes du Tout-Puissant adressés à chaque juif dont la démarche était dictée par la religion. Mais, Léon Juda, son "taleth" sur ses épaules, le regard aussi noir que son deuil et la haine au fond du coeur n'entendit ni le message de paix du rabbin ni la colère du juge suprême.
Au cours de la journée, il reçut la confirmation d'un complot fomenté par le clan BACRI visant à réduire l'influence de son principal rival au sein de la communauté. Aussi, lui tarda t-il d'en découdre malgré la signification de cette journée de recueillement et de prières.Il réussit pourtant à se faire violence afin de ne pas contrarier sa mère et la petite mémé qui avaient tenu à préparer une table de fête dans la "djenan" de David DURAN.
Son père lui manquait déjà. Le chemin de la vie lui parût soudain bien vaste et la charge de ses épaules bien lourde. La solitude de son combat étourdissait ses pensées et déviait son regard. Comme le faisait jadis David DURAN, lorsque le découragement s'enroulait autour de son arbre de vie, Léon Juda alla se recueillir sur la tombe de "RASHBAZ". Là, face à l'œuvre marine de l'Eternel, le souffle coupé par les vagues d'un vent d'automne, un ciel tourmenté de fiers nuages pour seule maison, il parla à hautes voix judéo-arabo-espagnoles. Mêlant sa colère aux frémissements de la nature, il pria longuement, laissant sa peine l'envahir jusqu'à lui dérober l'horizon.
Il tenta de raisonner son désir de vengeance en cherchant tout au fond de son âme un message de son ancêtre. Mais le fracas des assauts frénétiques de la mer sur les roches dispersait le dialogue des vivants et des morts.
Alors, il dit au revoir à ce mausolée coincé entre les dieux et les hommes et s'en remit à son instinct.
A SUIVRE..............

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