( suite )
Allez va ! Mieux je joue le bel indifférent. Jeannot avec sa tête de tchic-tchic à trois faces, y se démonte pas. Y baratine deux filles assises sur un banc de la place des Bains Romains. Deux canus, j’vous dis pas ! Colette, elle tchortchore avec Ramsés II et Luc, comme une ménagère sur le marché de Bab El Oued y tchatche un brin en disant du mal des autres. Les deux canus, Jeannot, y se les emballe, ma parole, comme un champion du monde. Les filles, au mieux, elles sont laouères, au pire, elles sont aveugles. Pace qu’ elles sont aussi belles que Jeannot il est vilain. Bernard, zarmah, y baratine la plus grande et surtout celle qu’elle a des tétés à la Anita Ekberg. Y sont aussi babaos que moi quand je suis face à Colette. Des éléphants dans un magasin de porcelaine. En les matant, je m’aperçois combien les filles elles nous enlèvent notre innocence. Purée, c’était pas mieux quand on pensait qu’au football, aux tchapp’s, aux noyaux et aux carrioles, la vérité ! Zarmah on joue les grands, total, la bornayen, elle nous coule encore du nez. Allez, va ! Je me mèle pourtant à la conversation, même que de près, Anita Ekberg, ses tétés, y sont encore plus gros. Tellement que j’ose pas m’approcher de peur de les toucher sans vouloir. Comment elle fait ? J’sais bien que c’est la nature mais la nature elle fait bien les choses sauf pour Georgette, la pauvre, que sa poitrine, elle l’a laissée à la maison.
Quant à moi, si Colette elle me délaisse encore une minute, ni une, ni deux, ni trente sept, ma parole d’honneur, j’attaque la fille qu’elle a des tétés normaux. Ch’uis pas Gary Grant, j’ai pas de beaux costumes en alpaga brillant comme lui, ni de fossettes au menton mais comme elle dit ma mère que je suis son bébesso : « cuilà, quand y sera grand, les filles elles vont tomber comme des mouches ! ».
Ma petite princesse, elle est belle, intelligente et en plus elle a des antennes pour capter mes pensées les plus secrètes. Elle se tourne vers moi et d’une voix sucrée comme de la barbe à papa, elle me demande : « on rentre ? ». Purée, le roi de Chine, l’empereur du Pérou, la reine de Nouvelle-Zélande, le prince consort une fois de temps en temps pour lui faire prendre l’air, c’est pas mes cousins. Colette elle dit au revoir à Ramsés qui peut retourner dans son sarcophage et du haut de ma pyramide, je repars pour la vallée des rois avec dans mon sillage ma caravane de babaos exceptés Jeannot et Bernard qui prennent leurs désirs pour des réalités. Y se voient déjà en train de jouer au ballon avec les tétés de Bains Romains, raïeb d’eux !
Sans nous presser, on reprend la route des Horizons Bleus. Canaillou comme pas un, je ralentis le pas afin de laisser les badjejs nous lâcher la grappe. Colette, maligne jusqu’au bout des ongles, elle comprend mon manège. Et voilà, le tour est joué. On reste seuls sur le chemin qui longe la forêt de Baïnem. Le coup de téméniek, il a marché.
Plus tard, prise d’une soif incontrôlée, elle s’arrête chez Argento, l’épicier pour acheter une bouteille de Sélecto qu’elle me tend. Moi, l’élégance personnifiée, Gary Grant miniature, je refuse pour la laisser se désaltérer la première. Que nenni, me répond t-elle. « Comme çà, je vais lire dans tes pensées ! ». Bou ! Pourvu qu’elle lit comme Jeannot qui confond les voyelles et les consonnes oussinon elle va déchiffrer que mon envie de l’embrasser comme un grand c’est pas du zbérote. De deux choses l’une. Ou elle va considérer que je suis un moins que rien, un petit vicieux et je risque de m’en prendre une que le mur y va m’en donner une autre. Ou alors mon charme oriental il la fait fondre pire qu’une crème glacée de Grosoli et elle va me faire un bouche à bouche souâ-souâ.
Aouah ! Je pencherais plutôt pour la calbote.
Total, elle lit que dalle. Ni baiser, ni schkobe, je rentre bredouille au cabanon mais l’espoir demeure.
La terrasse, elle est noire de monde. Les cabanoniers y dansent comme des malades. Et en avant les paso-dobles et les tangos ! Nous autres, les jeunes, on préfère le rock and roll et surtout le slow. Mais comme Fred Astaire et moi on n’a pas fréquenté la même école de danse, je m’abstiens et je me laisse choir sur une bouée, fatigué comme si j’avais traversé le Sahara occidental. Total, si quelqu’un y me demande d’aller taper le match de football, Sahara ou pas, je marque but sur but même que le stade de Reims y me fait signer un contrat, mon ami, que ma mère elle bénit tous les fabricants de ballons. Mais à la réflexion, jamais ma mère elle me laisse partir à Reims où c’est là-bas que le Bon Dieu il a perdu ses savates. Aouah, elle préfère garder son fils « larzéza djella » auprès d’elle et vous voulez qu’j’vous dise, elle a bien raison pace que, franchement, qué je vais faire en France où je connais personne et où y fait un froid de canard. Vous rêvez ou quoi ?
--« Tu sais danser ? »
Bou ! La question piège. Celle qui tue et qui assassine mieux que celui qui habite au 21. Je vois d’ici la mine ahurie des lecteurs qui ignorent le titre de ce film. Achno, jamais vous allez au cinéma ?
Si je réponds non, Colette elle va me prendre pour un babao et je perds la figure comme « l’homme au masque de cire » qu’à la fin, son masque y fond dans un incendie. Mais, à contrario, si je réponds oui, comment je fais devant tout le monde qui va se taper un kilo de rigolade devant mes entrechats et mes arabesques. Bou, le dilemme. Et la honte par dessus le marché ! J’en ai marre de cet été qui me pourrit la vie alors que si j’étais resté à Bab El Oued, j’aurais fait mon p’tit mac avec les filles de mon quartier, châ, châ ! Elles, au moins, elles me connaissent. Elles savent me faire plein de salamalecs pour que je les emmène au « Mon Ciné » ou à Padovani sans payer pace que je connais la famille Hannoun, propriétaire du cinéma et Roger Sebaoun qui me laisse entrer « à ouffa » à la plage préférée des Bab El Ouédiens.
Total, je m’épuise la santé à me poser mille questions sur les pensées de ma petite chinoise qu’elle a rien trouvé de mieux que de m’inviter à la faire danser .
--« Bien sur ! » je m’entends répondre. Quel menteur ! Avec quel aplomb, j’ai fait mine de côtoyer Gene Kelly et Cid Charisse sur les planches de Broadway. Comme si j’avais joué avec eux dans
« Brigadoon » J’en reviens pas, dé !
« Brigadoon » J’en reviens pas, dé !
--« On danse ? » elle insiste ma petite sirène.
--« Cà se voit que tch’es pas de Bab El Oued, hein ! »
--« Pourquoi ? » elle me répond, incrédule comme une jeune mariée.
« Pace que chez nous, ça se fait pas qu’une fille, elle invite un garçon ! » j’assène à mon apprentie-danseuse.
Des fois, je m’admire d’avoir autant de culot, d’aplomb et d’à propos pour mon âge.
Il faut dire qu’avec tous les babaos qui dansent le slow comme des dieux, rien que moi elle a trouvé. Ma mère elle doit avoir raison, je dois vraiment être le plus beau du monde et des alentours.
Colette, elle reste coi. Purée ce terme, rester coi. Cà veut dire quoi ?
--« Tu restes coi, toi ? »
--« Quoi ? »
--« Quoi coi ? »
Je pourrais en faire des kilomètres et des kilomètres.
A en rester coi.
--« Quoi ? »
--« Oh, ta gueule ! »
Rouge de confusion, raïben, elle sait plus quoi dire.
--« Quoi ? »
--« TA GUEULE ! » y m’énerve à la fin. Et même au début !
Alors, pour éviter le drame, je détourne l’attention sur Papa Serrano qui se trémousse comme si du poil à gratter y lui parcourait l’échine. Son ventre plein de loubia, y ressemble à un sac de pommes de terre et la sueur elle se répand au gré de ses mouvements. Papa Serrano, il est pas égoïste pour un sou. Même l’eau de son corps, y partage. Au détour d’un paso, un air de musique arabe y jette tout le monde sur la piste. Les femmes, un foulard autour des hanches, elles se remuent le popotin, mon ami, comme si elles avaient le feu au derrière et les hommes rien qu’y rigolent en leur collant des billets sur le front. Colette, elle a compris que c’est pas demain la veille qu’elle va danser un slow avec moi. Alors, elle s’est assise et elle tape des mains en cadence comme une vraie fatmah. Ya pas à dire, elle a des ressources, cette petite.
Purée ! Quelle belle vie quand même, ce cabanon !
Tout le monde y nage dans la félicité que c’est aussi le nom de la bonne de Fernandel dans « Don Camillo ». Même Ramsès, je l’ai oublié. Colette, si je me retenais pas, je lui toucherais un tété, tellement ch’uis content ce soir. Mais comme ch’uis bien élevé contrairement aux p’tits voyous des messageries que c’est un quartier de Bab El Oued où Jeannot il habite, je me contente de mater.
--« Tu viens avec moi, ce soir ? » je la questionne sournoisement avec un p’tit air qui a l’air de rien mais que total y veut dire plein de choses sous entendues.
--« Où çà ? » elle réplique ma petite sirène.
--« Au cinéma plein air chez Valenza»
--« Avec toi, tout seul ? »
--« Pourquoi tch’as besoin qu’on soit deux cents mille? Bien sur, tous les deux. SEULS ! » je précise avec un brin d’autorité venu de ma nature profonde.
--« Mais les autres, y vont vouloir venir ? »
--« Qu’y z’aillent chez leur mère ! On leur dit rien et le tour, il est joué ! »
Cette phrase elle a le don de la faire sourire et elle devient encore plus jolie. Mais elle a aussi le don de la ramener sur terre illico presto
--« Tu sais si Luc y vient avec moi, mon oncle y me laissera plus facilement sortir. » elle me prévient.
Purée, alors toutes les vacances on va être obligés de se traîner ce calamar farci avec ses yeux globuleux et sa tête de tchic-tchic qu’elle me donne envie de jouer à 5/25 avec.
--« Mais, après le ciné, tu crois qu’y va nous lâcher ? »
--« Bien sur, y va bien rencontrer des copains à lui ! »
Purée, elle m’a répondu comme si ça coulait de source de vouloir rester seuls tous les deux. Comme si elle en avait autant envie que moi et que son cousin il lui restait sur l’estomac. Je la regarde. Ses lèvres elles ressemblent à deux chewing-um « Globo » que je me promets de manger ce soir pour peu qu’elle le veuille et qu’elle m’envoie pas promener comme un paquet de linge sale.
Le courant y passe entre nous de mieux en mieux. Y passe et y repasse. Mieux en tous cas que Malika, la fatmah, qu’elle repasse sans la patte-mouille pace qu’elle a peur de s’électrocuter et que le linge, tu montes, tu descends, y reste froissé au grand dam de ma mère.
Ce soir, je l’attaque sec, ma petite chinoise. Pareil à Géronimo quand y veut morfler l’œil à Grégory Peck et aux longs couteaux réfugiés dans « Fort Apache ».
Tiens, voilà Bernard qui rentre des Bains Romains sans les lauriers de la gloire ni les mensurations de sa belle. La mine défaite, même pas il a décroché un rendez vous pour la soirée. Raïeb ! Badjej comme il est, y croyait que la petite elle allait le manger tout cru et le préférer à un garçon comme Ramsès qu’en plus, elle l’a sous la main aux Bains Romains. La vérité, sans être mauvaise langue, entre lui et Bernard y’a pas photo. Y’a même pas le négatif, c’est pour dire.
C’est dans le malheur des autres, elle dit ma mère, qu’on voit qu’on est pas si malheureux que çà. Cinq dans mes yeux ! Je vais quand même pas me mettre les yeux tout seul !
A SUIVRE..................
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