samedi 24 décembre 2011

31 RUE MARENGO "le petit juif de la casbah d'Alger" de Hubert Zakine

EXTRAIT  

La route de la prime enfance et de l’école communale débouchait à présent sur l’autoroute de l’adolescence avec l’entrée en quatrième dans la cour des grands au lycée et, pour Kader, à l’apprentissage d’un métier figurant parmi les plus nobles de l’artisanat, boulanger. La séparation des quatre mousquetaires, pour temporaire qu’elle apparaissait, n’en troublait pas moins l’amitié. Une amitié a besoin de la permanence des rencontres et du partage des heures égrenées par la vie pour écrire les plus belles pages de la jeunesse. Les souvenirs se forgent à l’école, au jardin ou dans la rue, au cinéma du jeudi aussi. Et les amis de la rue Marengo mesuraient avec justesse les longues périodes de séparation qu’occasionneraient les horaires du lycée et celle de l’apprentissage chez Mr Vidal. Heureusement, d’autres tranches de vie remonteraient les aiguilles à l’horloge de l’amitié.

Dans la casbah et dans toute l’Algérie, les balcons et terrasses jouaient un grand rôle dans le mode de vie en communauté. Respectant une tradition en cours dans la plupart des immeubles modernes possédant une terrasse commune, un jour de la semaine était dévolu à chaque locataire pour la lessive ou toute autre activité ménagère ou festive. La terrasse du 31 rue Marengo n’échappait pas à la règle. Et les soirées de fête religieuses s’accommodaient parfaitement de ces appartements à ciel ouvert lorsque les salles à manger devenaient trop étroites pour accueillir toute la famille réunie autour de la table de l’aîné. Ces terrasses du bout du monde, bateaux ivres bercés de rires et de jeux d’enfants, se transformaient en mini-terrain de football pour les enfants de l’immeuble trop jeunes pour arpenter les ruelles de la casbah. Richard et ses amis se souvenaient de ce temps pas si lointain où, pieds et torses nus, ils s’escrimaient à imiter les vedettes locales de l’A.S.S.E ou du G.S.A. dans d’homériques « deux contre deux ». Parfois, ils venaient troubler le jeu des petits dans un élan venu du fond de leur enfance à peine enfuie qui les surprenait tout en les ravissant.

Dès le début de l’après-midi, les femmes s’emparaient de la terrasse autour de conciliabules à perdre haleine qui s’interrompaient le temps de préparer le goûter de quatre heures aux enfants pour reprendre de plus belle jusqu’à la tombée de la nuit lorsque le retour de « l’homme » annonçait l’heure du dîner. Puis, la nuit silencieuse enveloppait la casbah et chacun « prenait la fraîche » en « tchortchorant » avec le voisinage sous le ciel étoilé d’Alger. Ces lieux intimes d’échanges et de complicité, de disputes parfois qui oscillaient entre la comédia dell’arte et le drame, ces parfumeries aux senteurs de cristaux de soude, de javel et de paillettes de savon noir qui se mêlaient aux effluves sucrées des gâteaux de la fête, ces petites annexes ouvertes sur l’amitié et le temps passé, où les heures s’écoulaient paisiblement, rythmées par le battement d’un éventail qui entretenait la braise du kanoun, où se racontaient les histoires anciennes d’une casbah qui déclinait encore son identité judéo-arabe mais guettait du coin de l’œil la modernité se voulaient lieux de fraternité et d’évasion. La fonction première de la terrasse du 31 rue Marengo, comme de toutes celles de la Casbah et au-delà, de tout Alger, était de servir de blanchisserie à ciel ouvert. Selon un ordre bien établi, un jour par semaine, une famille s’emparait de la terrasse et de la buanderie. Le matin, les femmes de la famille s’escrimaient sur le linge, frottaient à l’aide d’une brosse à chiendents ou à mains nues. Dans une odeur délicieuse de propre et de savon noir, le travail se faisait dans des bacs en ciment prévus pour le trempage, le lavage et le rinçage. Le rire s’invitait en permanence car les voisines montaient pour aider la préposée aux vêtements ou simplement pour passer un moment et boire un bon kawah.

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