CHANT II
HYMNE EN L'HONNEUR DE MON SOL NATAL
ALGER, MA TANT VENEREE, MA TANT CHERIE, JE REVIENS VERS TOI
Toi seule es dans mon coeur, toi seule, dans cette exigence d’écriture, dans cette soif inextinguible de te rendre un hommage vibrant, Oh ! Mon Alger, ma douleur, ma plainte, ma beauté, mon amour…Te dire, te dévoiler m'arrache le coeur... mais cela devient nécessaire. Je te le dois et je le dois à ceux qui ne sont plus. Jusqu’à mon dernier souffle, je reverrai ton visage sublime, tu me tendras encore et encore, tes beaux bras blancs pour me bercer vers le dernier naufrage, même s’il m’est impossible de reposer dans tes entrailles, dans cette terre maternelle où je naquis.
JARDINS INOUBLIABLES…
Il s’appelait, je crois, le Monument aux Morts. Mais l’enfant pouvait-il bien saisir tout le poids de mémoire enclos dans ce jardin ? Que sait-il, l’enfant, de l’héroïsme des grands combattants de pierre ? Que voit-il l'enfant ? Discerne-t-il, seulement, la grandeur solennelle de l'allégorie poétique gravée dans la matière ?…
Rosalind, percevait instinctivement, obscurément, comme un appel confus, érigé là, prononcé là tel un doigt tendu vers une histoire à peu près inconnue d’elle. Cependant, elle y pressentait, déjà, confusément, comme un grand malheur à venir …C’est pourquoi, instinctivement, elle se sentait si petite par rapport au grand monument. Sa blancheur sévère, terrifiante, lui imposait le respect des aïeux, des grandes personnes fussent-elles de marbre. Mais ces impressionnants personnages n’allaient-ils pas se retourner subitement pour pointer leurs grands fusils vers elle ?...
Alors, elle partait en courant, coeur battant, vers les allées ensoleillées du jardin, les parcourant en tous sens… elle courait, courait vite pour n’être pas rattrapée par le trop grand édifice plein de solennité. Ses enjambées la faisaient tournoyer comme un grand oiseau autour de l’immense horloge de fleurs accrochée au sol, et dont les heures égrenaient le temps du bonheur !
C’était une immense, immense roue végétale, palette inégalable de splendides fleurs aux couleurs chatoyantes, d’effluves caressants distillant d’une infinitude d’arômes : elle aspirait à pleins poumons comme pour les garder pour toujours dans son coeur… En vérité, elle n’avait d’yeux que pour cette magique effervescence de la vie, floraison radieuse, qui, d’un trait de fleurs, supprimait son effroi né du sombre symbole, et lui chantait l’insouciante allégresse !
Le grand bassin, où ses frères faisaient glisser leurs orgueilleux vaisseaux, ne l’intéressait guère. Aussi, restait-elle la plupart du temps, assise posément à côté de sa mère, si belle princesse aux cheveux d’or et aux grands yeux d’outre-mer. Rosalind s’enivrait de la musique des mots échangés par sa mère avec une amie sans chercher à en comprendre le sens.
Sous la marche impitoyable du soleil vers son zénith, elle savait, qu’à son apogée, le temps de rentrer serait venu avec de longues siestes obligatoires, ce dont elle n’était pas particulièrement friande !... Mais, hélas, les grands restent les décideurs des joies, et encore plus des peines, aussi en prenait-elle son parti : « Nous jouerons autrement, se rassurait-elle, à la maison avec les osselets de corne, les billes translucides des petits frères, ou bien encore avec des noyaux d’abricots conservés précieusement… Avec de la pâte à modeler, je ferai des danseuses en tutu pour les soldats de plomb, puis, je me pencherai sur mon grand secret…sur le long balcon, cachée dans un recoin par des robes de poupée, une jolie fourmilière à laquelle je dispenserai des miettes de pain » …
(Or, un grand seau d’eau vint à s'y répandre, pour la grande humiliation de mes amies, les fourmis..).
Souvent, elle abandonnait ce monde brutal, pour la pénombre fraîche de sa chambre. Là, allongée sur son lit, elle s’amusait à poser une main sur un oeil, afin de dessiner, de l’autre, avec un doigt, les gypseries d’un plafond inaccessible, et, d’un seul coup, le touchait du doigt, enfin libre !… Elle connaissait par coeur les lignes des angelots entrelacés, de longs rubans de feuillages s’échappaient de leurs petits bras gracieux et dodus. Sans hésitation, elle leur confiait ses chagrins : ceux-là, au moins, ne la contrarieraient pas et surtout ne la trahiraient pas… Leurs têtes joufflues dodelinaient, ils riaient sous cape pour l’inciter à rire elle aussi, au lieu de pleurer…
Ainsi, s’endormait- elle dans un océan de rêves ! Rêves de petite fille…
Lorsqu’elle émergeait, encore tout engourdie, de l’une de ces siestes tant redoutées, imposées par la canicule estivale, de la rue lui arrivaient des cris d’enfants joueurs. Mais elle entendait aussi le piano sur lequel couraient, avec virtuosité, les doigts de sa mère concertiste et accompagnatrice des ballets de l’opéra d’Alger … Le monde lui paraissait, alors, si beau… elle en oubliait tous ses dépits et ses craintes enfantines.
Que voulait-elle lui dire, cette belle dame, à travers ces merveilleuses sonates ? Leurs variations l’émouvaient profondément et, déjà en elle, grandissait l’attrait irrésistible de la beauté ! Incitée à l’intensité, de toutes les
façons possibles, elle-même petit rat à l’opéra, elle s’élançait dans des pirouettes étourdissantes, pour faire corps avec les mouvements rapides exécutés de main de maître, par la plus grande artiste de sa vie : sa mère
façons possibles, elle-même petit rat à l’opéra, elle s’élançait dans des pirouettes étourdissantes, pour faire corps avec les mouvements rapides exécutés de main de maître, par la plus grande artiste de sa vie : sa mère
…Celle-ci, d’origine anglaise, lui semblait une femme énergique et surprenante, plongée toute entière, dans les oeuvres de Beethoven ou de Chopin, ou bien encore dans des études pour la main gauche où elle excellait particulièrement, tandis que, Rosalind, dans une pose légère, se prenait à dévisager le beau profil
de sa reine,
Oh ! Fantastiques instants, à jamais emportés, Oh ! mère-artiste, quels moments merveilleux et bouleversants ! Tu faisais danser tous les anges du ciel et de la terre, toi, divine mère, plus que tout au monde, aimée.
Non, ta Rosalind n’a pas oubliée : tes doigts de fée, légers papillons blancs voletant sur les touches nacrées, parfois les effleurant à peine, passent encore devant elle en milliers de baisers. C’est toi qui a composé cette petite fille à travers ta magie d’artiste et dans ton acte d’amour, comme ces notes de musique, fragile et forte
à la fois, si contrastée…
Alger c'était aussi ce délicieux moment où le soir s’allongeait, ces longues soirées d’été, où la seule ombre au bonheur seul résidait dans l'attente de la fraîcheur qui tardait à venir. Il semblait que le temps s’arrêtât et transmuât sa marche en une succession de moments d’éternité, retenant, en des chambres secrètes, le sort furieux prêt à frapper…
Ces longues soirées torrides étaient un bon prétexte pour ne pas aller se coucher tout de suite. Elles nous invitaient à donner libre cours à nos jeux d’enfant, sur le parvis de l’immeuble. La permission nous était donnée de prolonger les veillées jusqu’à des heures avancées de la nuit…
Demain, le char du soleil serait au rendez-vous, même si, ce soir, il se dérobait à nos yeux derrière le grand corps de la lune-amie, dans un ciel tout fleuri d’étoiles…nous savions que nous le retrouverions fidèlement allumé, dès le jour né, merveilleux flambeau destiné à réjouir la terre, notre terre.
D’ailleurs, que nous importait demain, ce mot, durant les grandes vacances, n’avait aucune raison d’être…A fortiori, dans nos têtes enfantines, sous le plus beau soleil de la terre, dans la plus belle ville du monde, devant des paysages féeriques et pittoresques, comptait, seul, le bel aujourd'hui… Univers magique…
Et soudain toute l’horreur, la confusion innommable : tout ce qui vous est cher vous est, subitement, ravi, arraché férocement. Douleur atroce, révolte désespérée : ce ciel, ces étoiles, cette mer, ce bonheur à jamais perdus !...
A SUIVRE.......
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