lundi 15 février 2016

Extrait de "ECRIRE POUR EXISTER" ouvrage que j'écris actuellement


Chapitre 1

Tout souriait à Sam. Des filles belles comme le jour, des amis à tous les coins de rue, un métier de photographe qui lui faisait sillonner le monde, une reconnaissance de ses pairs….. Tout souriait à Sam.
Il était né sur l’autre rive de la méditerranée. Sur l’autre trottoir de la France. Alger, ville européenne et orientale, avait bercé ses premières années sous une lumière incomparable. A dix-huit ans, il avait dû partir, la rage au ventre et le cœur à l’envers. Lui, le petit pied noir avait dû se faire une place au soleil dans le milieu très fermé de la presse parisienne. A grand coup de courage, il avait su relever le défi de réussir à se faire une assez jolie réputation de photographe à Paris Match. A présent, à l’orée de ses quarante ans, il était toujours célibataire.
Tout lui souriait…………..
Depuis huit mois, son cœur avait élu une jolie créature au corps de braise et au visage d’ange……….une jolie femme de vingt-six printemps qu’il promit d’épouser à son retour d’une guerre en Israël.………………Une guerre qui dura six jours et qui ruina sa vie. Six jours avant l’accident………
Ce baroudeur des temps modernes qui avait couvert tous les conflits de la planète en feu, du Mali au Vietnam, des Malouines au Cambodge, d’Israël au Liban, partout où la folie des hommes prenait le dessus sur la démocratie, n’était plus rien. Plus rien qu’un pantin désarticulé.
Huit mois à lutter contre la mort. Huit mois de souffrance inhumaine pour une sentence implacable. Il ne sera plus comme avant. Un bras arraché et une jambe atrophiée……….une grenade jetée à ses pieds……………..un reflex de photographe………protéger ses Nikon et se jeter au sol…….trop lentement……..et puis le vide. Un brouhaha incompréhensible, l’odeur et le gout du sang……………..perte de connaissance……..et l’hôpital……et au réveil, la déchéance.
La bousculade des proches, la sollicitude des infirmières, la difficulté d’aligner trois mots, l’orthophoniste pour réapprendre à parler, puis la sentence. Ne plus pouvoir marcher sans l’aide d’une canne, ne plus se servir de sa main droite……….ne plus pouvoir photographier………ne plus exercer son métier…… et la question qui revient sans cesse : pourquoi s’être réveillé du coma, pourquoi ne pas avoir été emporté par la bourrasque qui l’a jeté à terre ?
Et les faux amis qui ont déserté la rive de l’amitié, sans un mot, sans une explication le laissant désemparé. La solitude. L’effroyable solitude. Envolée, la jolie fleur à épouser ! La blanche colombe s’est volatilisée avant le retour du tourmenté. Serait-il contagieux ? Serait-il pestiféré, bon à jeter aux chiens ? A entendre les commentaires, il pourrait le croire.
La pente sera dure à remonter, le traumatisme physique serait moins lourd à encaisser si l’amitié avait résisté aux vents mauvais. Le moral plus bas que terre.
Un seul ami, un frère d’amitié est resté. Un ami de la prime enfance. Roland d’Alger, Roland d’autrefois, Roland pour partager les angoisses. Roland qui le seconde, qui tente et parvient parfois à le faire rire en souvenir du temps d’avant.
--Je suis sûr d’une chose, un ami c’est celui qui rit au même instant que toi, pour les mêmes plaisanteries. S’il rit avant ou après, s’il sourit seulement là où tu t’esclafferais, il sera, tout au plus un, un copain !
Il parlait avec l’orthophoniste qui avait compris qu’il aimait raconter son pays. Alors, elle avait refermé son ordinateur portable et lui avait dit : je vous écoute ! Et elle l’avait écouté. Car malgré une élocution difficile, tout y passa.
Son enfance dans les rues de Bab El Oued, ses plages, l’amitié qui débordait de partout, le pataouète, langage familier, mélange d’italien et d’espagnol colorié de judéo-arabe, le voisinage ensoleillé, la khémia sur une anisette et le départ.
-Vous ne parlez pas de la guerre ? S’étonna l’orthophoniste.
--Non, parce que vous n’êtes pas de là-bas. Et seuls les gens de là-bas peuvent comprendre. Alors pour ne pas prêter le flanc à des discussions oisives, je préfère garder mes sentiments ou mes ressentiments pour moi.
--Je comprends !
--Tant de bêtises ont été écrites sur le sujet ! Tenta d’expliquer Richard sans toutefois vouloir se justifier.
Peu à peu, Sam reprenait des couleurs. Il avait compris que la lutte serait permanente. Sa famille lui apportait le soutien nécessaire à rester debout mais plus que le physique, le moral avait pris un sacré coup derrière la tête. Ses relations se comptaient à présent sur les doigts de sa seule main valide. Pourtant, malgré leurs occupations, ils se mettaient en quatre pour lui venir en aide.
--Je viens te chercher pour aller au stade !
--le 14 mai il y a un repas des anciens de Bab El Oued !
A toutes ces invitations, il répondait invariablement par un refus. Il ne voulait, en aucun cas, être tributaire des autres, être celui qu’on trimballe au gré des occupations, il ne désirait pas être l’empêcheur de tourner en rond.
--Mais ça nous fait plaisir !
Sûr que l’intention était bonne mais il voulait rester maitre de son destin. Maitre de sa solitude. Ne pas importuner les autres devint son leitmotiv. Mais il ne désirait pas davantage être celui par qui le scandale arrive…..
Rester le seul esclave de son calvaire. Rester seul par choix.
Sa mère, l’angoisse rivée au cœur, avait beau le sommer de plébisciter la vie, il n’en démordait pas, il adoptera la solitude pour unique compagne. Pourquoi feindre, pourquoi se plier aux convenances des autres, hormis celles de la famille. Il ne désirait surtout pas heurter sa mère qui avait reçu un coup de poignard en apprenant l’accident de son fils.

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