samedi 5 janvier 2013

HORIZONS BLEUS de Hubert Zakine


Après, quand tout le monde on est beaux comme si on allait à un mariage, on s’est dégusté la tonne de petits rougets frits à la poêle (pourquoi toujours on dit frits à la poêle ? Comme si qu’on pouvait les cuire dans une lessiveuse ! ) Comme des abeilles, et vas y que j’te manges les rougets avec les mains, en se suçant les doigts comme des gros dégoûtants. Parce que le poisson chez nous, si tu manges avec la fourchette et le couteau soit tch’es une tapette comme Luc le coulo soit tch’es un mérate.
Colette, comme une femme elle me décortique le rouget et elle me le met dans la bouche comme si je suis unijambiste des bras. Même pas je me salis les doigts ! J’en peux plus. Si j’étais pas bien élevé, je roterais comme les arabes quand y z’ont fait un bon repas. Et ma mère, en bonne orientale qu’elle est, elle dirait :
--«  Bessarah, mon fils ! »
En langage patos ça veut dire « Que ça te profite ! » et en langage pied noir «  Que ça te profite mon fils, les yeux de mes yeux, la beauté à sa mère, que tu deviennes le plus grand docteur du monde ! ».
Seulement. ch’uis pas arabe et si je rote devant tout le monde, mon père y m’en donne une que tous les murs du cabanon y m’en donne plein d’autres.
Je les entends d’ici, les bien élevés : pourri, dégueulasse, tiassardo, demande pardon, j’en passe et des meilleurs. Alors, mieux ch’uis pas arabe. N’empêche, des fois, ça doit être bon d’être arabe. Surtout après un bon repas.
Le mois de Juillet y termine sa course d’eau et de feu en beauté. Du soleil plein le ciel et du bonheur plein la tête. En plus, les yeux bridés de ma petite chinoise qui se sont posés sur mon auguste personne. Le bonus de l’été. Le gros lot dans ma cabassette. La classe quoi !
Comme chaque année, le premier Août c’est la fête au cabanon. La fête des mabouls, des Tarzan en devenir, des défis, du risque, de çuila qui imitera le mieux Johnny Weismuller.
Je vous vous d’ici. D’ici et même de là-bas. Vous vous dites :«  En quoi, imiter Tarzan, c’est risqué ! ».  Pousser son cri, à part casser les oreilles des voisins, la vérité y risque pas grand chose. Mais se jeter du grand rocher des Horizons Bleus qui culmine si j’étais un menteur à cent mètres mais comme je suis pas menteur je dirais à quinze mètres, se taper le saut de l’ange ou le saut de carpe d’une telle hauteur dans la mer, je dis que seuls les malades mentaux, y plongent.
D’habitude, j’y pense même pas. D’abord parce que j’ai le vertige, ensuite pace que j’ai une peur bleue, verte, jaune et rouge, enfin si ma mère elle l’apprend, elle est capable de se jeter dans l’eau elle aussi pour sauver son fils d’une possible attaque des crocodiles, et pour clore le débat, mon père y me tue de coups. Mais là, j’apprends par inadvertance (bababa, ce mot, dé !) que Ramsès II, alias Bobby, il est sorti de son sarcophage pour venir de Bains Romains faire le zigoto aux Horizons Bleus. Cuilà avec ses bras musclés, je l’avais rangé là où ma mémoire elle se rappelle de rien. Y va plonger devant Colette. A coup sur je perds la figure ! Plonger d’une telle hauteur, même le vrai Tarzan il hésite. Moi je suis plus du genre d’Artagnan avec une épée en bois ou Kopa avec une balle en chiffon. Et puis, oh, je suis petit encore ! Mes cousins y vont se jeter dans le vide mais eux y sont grands.
C’est dans ces moments là qu’on s’aperçoit qu’on est encore un petit bébesso à sa mère.
Aujourd’hui, y a pas, je me sens un enfant. Un nain, voilà, j’ai trouvé, un nain. Presqu’un bébé. Encore un peu je demande le biberon à ma mère.
--« Alors, tu vas plonger ou tu vas te dégonfler ? »
C’est Luc qui se la ramène.
--«  Tu connais ma mère ! Tu crois vraiment qu’elle va me laisser jouer à Tarzan ? » Quelle tapette je fais. Non seulement ch’uis une gamate mais en plus je rejette tout sur ma mère. Qu’est ce qu’il faut pas faire pour pas passer pour un dégonflé.
--« Ramsès, comme tu l’appelles, y plonge lui ! » Purée, comme il insiste sur « lui ».
C’est là que mon génie sans bouillir y se révèle. Je suis le disciple d’Einstein, l’intelligence rare, le géo trouve tout des Horizons bleus, le prix Nobel de la répartie :
--« Dis moi ! Tu serais pas amoureux de Ramsès, par hasard. Rien que tu parles de lui. Tu serais pas un peu tapette ! »
La mine patibulaire de Luc, elle devient tibulaire.
(Cuila qui comprend pas y se tape Le Journal de Mickey. Pat c’était le prénom de Tibulaire !)
Cuila qui comprend toujours pas, mieux y va se coucher, une bonne nuit la dessus et demain le Bon Dieu, il est grand !)
 
Vexé comme pas un, Luc y peut pas me frapper parce que si y m’en donne une, je lui en renvoie deux. Alors, mieux pour lui, y s’en va la queue entre les jambes.



--« Tu crois que j’ai peur ? » j’insiste lourdement auprès de Colette qu’elle a  pas encore ajouter son grain de sel.
--« C’est si tu avais pas peur que je me ferais du souci ! » elle me répond avec un détachement qui me fait un bien énorme. Elle a tout compris. C’est vrai, intelligente comme elle est, elle peut pas fréquenter un casse cou qui risque à tout moment de se retrouver à l’hôpital.
 
A SUIVRE.....................


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire