Richard se réveilla alors que le soleil arrosait déjà l’esplanade du jardin
Guillemin. Il s’était endormi sur la chaise longue en pensant à Carla et,
contrairement à ces temps-ci, il se leva de bonne humeur. D’avoir parlé à
Colette et pensé à Carla lui avaient fait le plus grand bien. A présent, il
savait. Il avait vécu une magnifique aventure mais la vie l’attendait. La vie
avec toutes les découvertes à portée de sa main. Peut être, l’avait-elle trop
gâté en lui permettant de vivre pareille expérience mais aujourd’hui, même si
le réveil avait été douloureux, il était résolu à vivre intensément chaque
minute comme le faisait tous les garçons de son âge. La journée était belle et
il la commença par une visite « chez Prosper » pour se taper un « kawa »
à la mode turque en laissant le marc au fond de la tasse. Puis après avoir salué son
cousin, il alla faire un tour à la Grande Brasserie où il retrouva Bozambo avec
un plaisir nouveau. Pour la première
fois, il n’éprouva ni indifférence ni contrariété en sa compagnie.
Ils descendirent au marché de Bab El Oued pour se « taper » un
beignet arabe, rue de l’Alma chez Blanchette. En mordant à pleines dents et en
déchirant la pâte moelleuse du beignet, Richard se sentit soulagé du poids qui
lui nouait l’estomac depuis la disparition de Carla. La bonne odeur de vanille
et d’huile chaude lui caressa les narines. Oui, Richard renaissait à la
vie ! Les retrouvailles avec Colette lui avaient fait le plus grand bien
et ouverts la porte d’une sérénité retrouvée. Tels deux « morfals »,
ils entrèrent dans la boulangerie Serralta, près de la rue Franklin, pour
s’offrir deux parts brûlantes de calentita que madame Serralta saupoudra de
poivre et de sel avant de les déposer sur deux feuilles de papier sulfurisé.
Les gens de Bab El Oued adoraient cette purée de pois chiche dont la paternité
se voyait revendiquée par les communautés espagnole et italienne et que les
boulangers débitaient en portions individuelles. Puis ce fut le café de Manolo
où les consommateurs se « morfalaient » une khémia abondante faite de
petite friture, olives, anchois, tramousses, escargots piquants et de mille
petits plats servis par pleines assiettées. Les deux amis profitèrent de la libération du ping-foot pour
entamer une partie acharnée qui se déroula dans un brouhaha indescriptible puis,
grisés de tant de fureur et de bruit, retrouvèrent la quiétude de la Grande
Brasserie où se déroulait une partie de billard qui demandait silence et
discrétion entre les miroitiers Borras et Sampol. Même l ‘avenue de la
Bouzaréah apparut à Richard plus vaste qu’à l’accoutumée. Dès la rampe Durando franchie, elle s’élargissait
pour offrir aux promeneurs un espace aéré afin de rejoindre le boulevard
Guillemin ou prolonger la promenade par l’avenue de la Marne. Richard
redécouvrait Bab El Oued avec émerveillement. En ces temps de peine, il avait
occulté toute beauté de son horizon mais à présent, nouvelles résolutions et nouvelles
sensations se donnaient la main pour ensoleiller ses journées. L' après midi,
Colette et Richard rejoignaient les copains et copines à Padovani pour profiter
de l’été algérois et taper un bon bain mais savaient s’isoler aux Variétés pour
des séances cinématographiques gratuites où les mains s’égaraient dans une
obscurité complice.

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