samedi 10 mars 2012

MARIE TOI DANS TA RUE MON FILS! de Hubert Zakine

Les garçons redoublaient d’efforts afin que les rouages essentiels ne grippent en l’absence des forces vives du kibboutz. Chaque corvée les confrontait à l’existence âpre d’une vie communautaire idéalisée par les officines religieuses de France qui incitaient la jeunesse à faire un séjour en Israël. Ici, le pays était rude.

Chaque pouce de terrain gagné sur le sable, la rocaille et le désert forçait l’admiration de la diaspora qui ne se privait pas de chanter les louanges du « petit pays » auprès des non juifs. A présent, Richard et ses amis baignaient dans cette mare de sang, de conquête et de larmes, sans armes et sans autre sentiment que la fierté de vivre ce moment d’histoire hors du commun. Ils pensaient en avoir connu un, le 13 mai 1958 à Alger avec le renversement de la quatrième république. Ils avaient, alors, caressé le rêve d’une Algérie pacifiée par la grâce d’un seul homme. Ils n’en tirèrent qu’amertume et désespérance refusant par la suite de s’en enorgueillir. Car, selon l’opinion répandue chez ses frères d’infortune, l’abandon de la terre natale découla en totalité de l’avènement de la cinquième république et du retour au pouvoir du général De Gaulle.
Cet autre moment d’histoire, les cinq amis le vivaient à mort. Rien ni personne ne leur enlèverait ces instants héroïques qu’ils partageaient avec « leur » peuple. Bien sur, leurs tâches se résumaient à ce qui s’apparentait à des travaux agricoles mais ils donnaient tout ce qu’ils avaient dans le ventre afin de pouvoir, un jour, partager la fierté de tout un peuple, tout un pays, toute une communauté et dire, plus tard, « j’y étais »

Les échos d’une bataille sans merci allumés par la propagande des deux adversaires désarçonnaient les jeunes gens. L’inquiétude flirtait avec ces enfants qui n’avaient connu de la guerre que le visage hideux du terrorisme sans visage. Cette guerre-çi sentait l’affrontement héroïque des tranchées et des montagnes d’Italie racontée par leurs pères après leur retour de Monte Cassino ou de Provence. Les radios-reporters évoquaient l’âpreté des combats et des corps à corps dans les dédales de Jérusalem.
Afin d’évacuer sa peur, Paulo se réfugiait dans sa lumineuse enfance :
--« Putain ! Au corps à corps, y se battent ! Comme nous quand on se tapait avec les autres quartiers ! »
Mais Victor eût tôt fait de le ramener à l’effroyable réalité.
--« Sauf qu’ici, c’est pas la valise ou le cercueil ! C’est la victoire ou le cercueil. Y a pas d’échappatoire possible! C’est la vie ou la mort ! » appuya t-il en martelant ses mots.

La victoire pour seule alternative. Un million d’israéliens face à deux cents millions d’arabes éructant des slogans de haine puisés à la source de Radio Le Caire, visant à tuer les juifs, à « déchirer les cœurs impurs avec les dents », à prôner l’extermination d’Israël. Un million d’hommes et de femmes qui ne devaient compter que sur eux-mêmes et leur volonté d’en finir avec l’errance du peuple juif. Une terre juive pour un peuple juif. Une phrase en forme de slogan publicitaire adoptée par les Nations Unies mais refusée par le monde arabe.

Richard et ses amis redoutaient cette guerre avec son cortège de morts et de blessés, ses amputations qui brisent à jamais une vie, tels ces jeunes gens fauchés par une bombe posée sous l’estrade de l’orchestre de Lucky Starway au Casino de la Corniche d’Alger et qui portent dans leur chair les stigmates de cette effroyable journée. Oui, ils connaissaient cela et mesuraient l’étendue des dégâts qui résulterait de ces affrontements pour un petit bout de terre dérisoire.
--« Purée, avec toute cette place qu’ils ont, les arabes, ça leur suffit pas. Il leur faut encore Israël ! » s’aventura Paulo
--«  Tant que le royaume arabe uni, y sera pas à eux, y aura la guerre !" affirma Richard
--« Ya qu’à voir le Maroc, la Tunisie et l’Algérie ! » répliqua Victor.
--« Oui, et après y voudront le monde entier » ajouta naïvement Victor.
--« C’est ici que je vais faire ma vie ! » lâcha Victor, les yeux rivés sur l’océan de rocaille, de sable et de poussière d’où émergeaient quelques bouquets verdoyants. Le futur de ce pays se dessinait à l’ombre de ces minis jardins éparpillés à l’horizon.
--« Quoi tu te vois vivre ici ? Dans ce kibboutz où le bon Dieu il a perdu ses savates ! » questionna Jacky qui connaissait pourtant la réponse de son ami.
C’est Richard qui prit la parole pour venir en aide à Victor.
--« Et pourquoi pas ! Dans ce kibboutz ou ailleurs ! Ici, c’est la vie ! On a quelqu’un chose à partager ! Il a raison ! C’est là qu’on doit vivre. Alger, notre Alger n’existe plus. Alors, Israël, c’est le lieu rêvé pour un paria. Surtout quand on est juif. Moi aussi, je vais faire en sorte de vivre ici ! Je vais commencer par le commencement et faire l’armée en Israël ! »

Jacky écoutait ses amis avec tendresse. Ils avaient tous un peu raison. Chacun, à leur manière, posait de vraies questions. Hélas, personne ne possédait la réponse. Seules les armes parlaient pour l’instant et nul ne voyait poindre une lueur d’espoir de paix au Moyen-Orient. Par cette guerre, Israël marquait au fer rouge les jeunes apatrides en quête d’une véritable terre qui enfouirait leur exil et permettrait à leur arbre de vie de s’enraciner à nouveau. D’autres branches, alors, pousseraient et d’autres fruits allumeraient le paysage.

Israël possédait une foi inébranlable en sa bonne étoile. Tsahal accomplit des miracles. Jérusalem tomba et le Mur des Lamentations reçut en offrande des milliers de prières et de larmes. Jérusalem réunifiée redevint capitale d’Israël. Les héros fourbus réintégrèrent leurs maisons, leurs foyers, leurs kibboutz.
Plus que la victoire, la paix habita les esprits et les cœurs israéliens. La fierté en plus !
Une fierté qui éclaboussait les enfants d’Alger. Richard sentait monter en lui un désir de vivre là, dans ce pays de roses et de cailloux où l’effort se décline à genoux, les manches retroussées et le fusil à la main. Enfin un pays à la mesure de son ambition et de son idéal. Vivre ici et maintenant, à la force du poignet. Respirer le présent, le regard posé sur le passé. Avancer guidé par le cortège des ombres d’une mémoire assassine écrite avec le sang des justes. Ne jamais oublier !

Par cette guerre, Israël marquait au fer rouge les jeunes apatrides. Ils n’avaient jamais mesuré l’étendue des dégâts causés par la perte de l’Algérie dans leurs cœurs adolescents. Ils avaient paré au plus pressé. La dislocation des amitiés et le départ de la ville natale, les horizons perdus et les maisons abandonnées, le soleil disparu et les familles dispersés avaient épuisé leur pouvoir de désespérance et de nostalgie. La terre d’Israël et le combat pour la survie d’un peuple avaient allumé en eux, au plus profond de leur être, un feu qui allait au fil des années ravager la forêt de l’absence. L’absence d’une terre à aimer, à défendre ou à défricher. L’absence de racines nouvelles à planter dans ce sol inhospitalier qui à force d’amour s’adapterait à leur besoin de s’arrimer à un pays afin de dire un jour à leurs enfants
--« Voilà, mon fils ! je te présente TA terre natale ! J’y ai replanté mon arbre de vie qui est celui de toute ta famille. Depuis le royaume de Majorque jusqu’à Jérusalem en passant par Kairouan, Tunis et Alger, il a traversé les mers et les pogroms, les villes inhospitalières et les ports salvateurs. Il a résisté à toutes les tempêtes soufflées par les imbéciles et les puissants. Et chaque fois, le cri d’un bébé l’a réveillé et lui a donné la force de replanter ses racines sous d’autres cieux, au plus profond d’une nouvelle terre. Et la boucle sera refermée car cette terre ce sera Israël. »

A SUIVRE.....................

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