22 mai 1967
Les jeunes gens s’habituaient peu à peu à la condition de kibboutzim. Richard égarait son problème dans le sable brûlant du désert et dans l’insouciance retrouvée. Une insouciance que les grands de ce monde ébranlèrent par la voix de Nasser, président de l’Egypte et chantre du Royaume Arabe Uni. La leçon de Suez semblant avoir été digérée par le leader égyptien, le Raïs ordonna le blocus du Golfe d’Akaba. Sur les ondes de Radio-Le Caire, appelant le monde arabe à la guerre sainte, il fustigea le sionisme, l’Europe, les Etats-Unis.
Le kibboutz s’ébranla. Une activité anormale anima les dirigeants. Paulo fut le premier à ressentir une inquiétude qu’il ne maîtrisait pas.
--« Oh! On dirait que tch’as pas connu çà en Algérie! Calme-toi! » s’étonna Jacky.
--« Attends! Mais tu t’rends pas compte! La guerre, elle peut éclater d’un jour à l’autre! Et qu’est ce qu’on fait nous autres avec nos pistolets à eau et nos taouètes? " s’inquiéta Paulo.
--« Et qu’est ce tu veux qu’on fasse? On suit le mouvement mais toi, tu regardes trop de films de cow boys. Déjà, tu te vois déguisé en John Wayne! »
--« Comme y dit mon père, mektob! Mais des incidents comme celui-là, y’en une chiée plus quinze chaque année ici! » relativa Richard.
Les filles tunisiennes interrompirent le débat. Jacky filait le parfait amour avec Frida, la plus délurée des jeunes filles qui avaient jeté leur dévolu sur les nouveaux arrivants. Roland faisait le forcing auprès de Rachel mais sa cour effrénée s’abîmait dans la mer glacée du regard d’azur de la belle indifférente. Ce manège amoureux amusait Richard et plus encore Victor dont l’humour avait séduit la rondelette Sonia que les garçons affublèrent, dès son apparition dans le groupe, du surnom de « Smina ». Demeurait la petite Elisa au visage reflétant une adorable beauté que renforçait la douceur de sa voix et dont la réserve contrastait avec l’exubérance du reste de la bande.
Les filles détournèrent l’inquiétude des uns et des autres, les entraînant dans une salle sommairement équipée d’un électrophone afin de leur apprendre la hora, danse traditionnelle israélienne. Les muscles quelque peu endoloris par la cueillette et le ramassage des oranges et des dattes, les garçons s’en tirèrent malgré tout avec les honneurs, excepté Victor dont les aptitudes rythmiques s’éloignaient considérablement de celles de Fred Astaire. Son élégance de pachyderme déclencha un fou rire communicatif subitement interrompu par le commandant qui les enjoigna de rejoindre la salle communautaire.
Le responsable de Nahal Oz se tenait sur l’estrade dominant le réfectoire, un micro à la main, entouré de la secrétaire du kibboutz et de deux militaires arrivés sans doute dans l’après-midi. Une certaine solennité accompagna le discours du gradé qui annonça une mobilisation générale devant le danger pro-Nasserien. Il énonça les règles élémentaires de sécurité à prendre en cas de conflit. Il stigmatisa le rôle essentiel dévolu aux anciens et aux femmes dans les tâches habituellement remplies par les réservistes appelés sous les drapeaux, ce qui troubla et déstabilisa les jeunes gens venus en Israël avec la double ambition de passer des vacances et de découvrir le pays au travers de la vie communautaire du kibboutz. Mais, à présent, Nasser et la coalition arabe détournaient Israël de sa vocation d’accueil de la jeunesse juive et leur proposaient une vision cauchemardesque du proche-orient.
--« Putain, ma mère elle doit mourir de mauvais sang! » s’inquiéta Roland bientôt imité par Victor et Paulo.
--« Aouah! Si çà se trouve, même pas y sont au courant en France! » se rassura Jacky.
--« Bien sur ! Tu crois qu’y z’écoutent Radio Le Caire à Bondy? Çà va pas la tête ! » surenchérit Richard malgré une bonne dose d’incertitude dans la voix.
Les deux tiers des éléments mâles du kibboutz quittèrent leurs familles dans l’après-midi. Nahal Oz, d’ordinaire si gai, si turbulent, s’assoupit dans une angoisse mesurée. Il n’était pas encore question d’affrontement, encore moins de guerre. Israël parait, naturellement, à toute éventualité.
Richard et ses amis ignoraient ce qu’ignorait encore tout le pays. La diplomatie de l’état Hébreu s’escrimait à convaincre les chancelleries du danger de mort que constituait le blocus décrété par Nasser et des préparatifs de la guerre sainte. Si la Grande Bretagne et les Etats Unis prêtaient une oreille attentive au discours d’Abba Eban, le ministre des affaires étrangères israélien, la France se signala par sa froideur coutumière. De Gaulle savait. Malgré les appels au meurtre qui, du Caire à Damas en passant par Tripoli, Tunis, Alger et Bagdad, malgré les mouvements de troupes aux frontières d’Israël, De Gaulle savait. De Gaulle exigeait. De Gaulle décrétait l’embargo sur les livraisons d’armes que seul, Israël achetait à la France. Autant dire que la France privait l’état Hébreu de son principal fournisseur.
--« Quel coulo! Dé! Grande Zohra, il est, Grande Zohra, y reste! ’’ persifla Richard qui détestait De Gaulle depuis l’Algérie et cette affaire ne le faisait pas remonter dans son estime.
--« De Gaulle y va chez sa mère ! Ici, c’est pas l’Algérie ! Ici, c’est nous qu’on commande ! » ajouta naïvement Victor.
--« De Gaulle ou pas De Gaulle, j’ai vaguement l’impression qu’on n’est pas sortis de l’auberge ! " s’inquiéta Jacky.
le 30 mai 1967
Peu à peu, les Israéliens surent eux aussi. Nahal Oz à l’instar de tout le pays, n’était plus qu’une énorme caisse de résonance des radios arabes.
Chaque jour apportait son lot de communiqués contradictoires et de fausses nouvelles. Des juifs égyptiens traduisaient les propos sanguinaires de la radio cairote. « Mort aux juifs ! » « Egorge ! Egorge le juif ! » Les chefs de la coalition arabe s’en donnaient à cœur joie. Le roi Fayçal avertissait : « Tout arabe qui ne participerait pas à ce combat ne serait pas digne d’être un arabe ! ».
Bourguiba ouvrait la Tunisie aux algériens qui désiraient prendre part aux combats. Même la Jordanie se mêlait à la curée.
Le kibboutz, amputé des hommes en âge de porter les armes, se distinguait par le calme de ses occupants. Les « touristes » corvéables à souhait, remplissaient des tâches qui pour sembler subalternes n’en étaient pas moins essentielles. Richard, Paulo et Victor se partageaient entre la plonge, le nettoyage du réfectoire et le transport des ordures alors que Jacky et Roland se voyaient propulser au rang d’éducateurs auprès des nombreux enfants en bas âge du kibboutz. Eux qui, jadis, détestèrent l’école se mirent au diapason des kibboutzim afin assurer leur mission avec célérité et compétence.
Richard, étonnamment calme, sentait renaître en lui des sentiments enfouis au plus profond de sa nostalgie. «L’histoire est un éternel recommencement » notait souvent l’oncle Prosper. A nouveau, un peuple arabe levait les armes contre sa présence en un lieu déterminé.
Une fois de plus, son appartenance à un peuple et à une terre posait problème. Toutes les entités humaines ou animales se déterminent à travers un pays, une contrée, une région. Le droit élémentaire d’élever ses enfants à l’abri de frontières sûres et reconnues de tous semblait devoir être remise en question par la seule volonté de quelques individus. Une fois de plus, la cible privilégiée était le juif. Richard mesurait l’étendue de la foi de ces hommes et de ces femmes issus de toutes les inquisitions et de toutes les malédictions.
--« Tu te vois vivre ainsi, toujours sur le qui-vive, une mitraillette dans la main droite et une pioche dans la main gauche ? » s’inquiéta Jacky lorsque le soir tomba sur le sommeil des enfants.
--« A partir du moment où ma vie elle en dépend, sans aucun problème !.» affirma t-il avec force et détermination.
Les nouvelles des préparatifs de guerre traversaient tout le pays. Chacun s’attendait au pire. Les discours des dirigeants arabes inquiétaient la population des villes et des champs. Transplantés dans un pays de paix et de miel, les cinq amis voyaient basculer Israël dans les affres de la guerre. L’effervescence gagnait du terrain. Le projet de lancer une flotte internationale pour forcer le blocus fut abandonné. De Gaulle avait dit non. La France avait refusé d’internationaliser le problème, feignant d’ignorer que l’union soviétique et les états unis étaient partie prenante dans ce conflit.
Cela irrita à plus d’un titre les algérois, attisant la rancœur que leur inspirait celui qu’ils désignaient, à l’unisson, comme le maître d’œuvre de leur exode forcé, de leur exodus à l’envers. L’interdiction de téléphoner hors du pays fût signifiée à tous les kibboutzim par la voix du « commandant » qui répercutait ainsi, les ordres venus des autorités militaires. Cela ennuyait Richard et ses amis qui désiraient rassurer leurs familles. Aussi, décidèrent-ils d’écrire mais le courrier se vit loger à la même enseigne que le golfe d’Akaba. Le blocus avait été décrété dès les premiers jours de la crise.
*****
Dès les premières lueurs de l’aube, le kibboutz fût réveillé par les haut-parleurs du camp. Richard, déjà levé, une serviette autour de la taille pour seul vêtement sortit sur le pas de la porte de sa chambrée.
« Le nouveau ministre de la défense, Moshé Dayan, a été investi cette nuit … » Aussitôt, telle une traînée de poudre, la nouvelle se répandit, déclenchant cris de joie et you-you, une liesse qui étonna les « touristes » pour lesquels le nom du soldat borgne ne rencontrait guère d’écho.
Le kibboutz se préparait à la conflagration, suivant à la lettre les consignes de sécurité. Le déclenchement des hostilités semblait imminent. Paulo avait perdu son envie de taper cinq, Victor avait retrouvé le chemin de Dieu, priant à chaque heure du jour et de la nuit. Roland se laissait bercer par la musique de ses amours. Seuls Jacky et Richard tamisaient leur propre angoisse par les plaisanteries de jeunesse dont ils étaient friands.
Parfois, lorsque leurs fonctions respectives leur en laissaient le loisir, ils s’isolaient avec leurs amis afin de se remonter le moral. A cinq, la peur s’apprivoise plus facilement. Alors, ils parlaient du temps jadis de l’Algérie lorsque l’insouciance habitait leur enfance malgré la guerre, malgré les bombes, malgré le sang. Cette Algérie qui leur avait permis de tutoyer les affres de la cruauté humaine et les avait conduit sur le chemin de la désinvolture devant les « événements » et son cortège d’attentats. Comme les « sabras » nés en Israël, ils étaient des enfants de la guerre même si la France n’avait jamais employé de termes guerriers et les avait remplacés par « maintien de l’ordre », «évènements », et autres sottises aseptisées.
--« Moshé Dayan , c’est un type qui a des couilles ! Et je vous assure qu’elles sont pas en chocolat comme votre De Gaulle ou votre Debré »leur expliqua le commandant.
--« Qué notre De Gaulle ! Ca va pas non ! » se vexa Paulo qui n’avait pas compris qu’il fallait lire entre les lignes les propos du commandant qui, en tant que tunisien de naissance, avait suivi, la rage au cœur, la descente aux enfers de ses compatriotes d’Algérie.
--« Peu importe ! » trancha le commandant. « En venant ici, vous saviez que ce pays est en guerre depuis sa création. Vous saviez, et vos parents également, que les arabes désirent plus que tout au monde nous rejeter à la mer. Israël est une épine dans le pied du monde arabe. Mais Israël est fort. Et pourquoi il est fort ? Parce que contrairement à nous autres les gens d’Afrique du Nord qu’on avait la France comme dernier refuge, rappelez vous la valise ou le cercueil, la devise d’Israël et des Israéliens c’est le cercueil ou le cercueil. Vous comprenez pourquoi on n’a pas d’autre alternative que la victoire. Tous ensembles. Comme un seul homme. Comme un seul peuple qu’on est devenu par la grâce d’Israël. L’errance s’est arrêtée ici. »
Le lyrisme du discours ne ressemblait en rien au personnage du commandant. Les cinq amis écoutaient religieusement ce petit homme bourru, presque frustre dans ses propos de tous les jours. A l’instar de l’assemblée des kibboutzim galvanisée par l’élan patriotique engendré par cette intervention unificatrice.
Richard retrouvait en ce lieu et en cet instant l’émotion de son enfance lorsque le 13 mai de lumière chavira l’Algérie toute entière. La musique militaire claquant dans le ciel immense avant de glisser du Plateau des Glières vers l’azur triomphant nimbé de tricolore. Les «mancaoura » obligés pour aller communier avec la foule du Forum, le Gouvernement Général, ce superbe bâtiment, ce gigantesque navire descendant vers la mer, pris d’assaut par les matelots algérois afin que la France se dote d’un capitaine au long cours digne des plus grands navigateurs. Hélas ce fut De Gaulle.
Aujourd’hui, presque dix ans après, Richard savait gré à Israël de lui fournir l’occasion de revivre pareils instants. D’impulser de nouvelles et semblables sensations, de ressusciter de telles émotions, de redonner un sens à sa vie, si éloigné de la futilité de ses angoisses de petit bourgeois cannois. Il écoutait battre tous les sentiments de son cœur qui lui parlait, bien sur, de Carmen, de sa nostalgie, de la réussite de ses études, de la dislocation de ses amitiés mais qui lui révélait d’autres sortilèges et une autre raison de vivre à l’unisson de ses frères coreligionnaires, d’Israël et d’un idéal à la mesure de la grandeur de son âme.
Ses amis n’étaient pas loin de partager son enthousiasme pour cette terre retrouvée qui offrait ses entrailles à qui voulait bien y planter son arbre de vie et lui donner de nouvelles branches afin qu’il s’élève jusqu’à D…..
Mais pour cela, il fallait faire bloc. « Tous ensembles ! » comme l’avait stipulé le commandant. Sous les ordres de Moshé Dayan !
Folle d’inquiétude, Carmen écrivait lettre sur lettre à Richard. Elle avait besoin de se confier et si sa mère l’écoutait, Joseph, son père, feignait l’indifférence. Bien sur qu’il craignait pour la vie de ce jeune homme envers lequel sa fille éprouvait de tendres sentiments. Et puis, il était pied noir. Et puis, les arabes, et puis l’Algérie, et puis son fils, et puis, et puis…..Mais il n’en soufflait mot à personne. Son angoisse était muette comme avait été muette la douleur de perdre son fils. Il connaissait bien sa fille et, depuis la nouvelle des rodomontades de Nasser et du monde arabe, il avait lu dans son cœur comme dans un livre ouvert. Parfois, il surprenait les pleurs discrets de ses deux amours alors, il s’effaçait en silence et partait flâner au bord de la grande bleue.
Afin de calmer ses angoisses, Lisette Benaïm s’était remise au tricot, préparant un pull qui tiendrait chaud cet hiver à son fils aîné. Léon ne parlait pas. Il jouait inlassablement « Alger, Alger » cet hommage rendu à la blanche capitale par Lili Boniche que Richard aimait tant parce qu’il évoquait et la casbah de ses parents et son adolescence à Bab El Oued. La musique apaisait Léon, le calmait, l’empêchait de penser. Ouverte en permanence, la radio replongeait la famille quelques années en arrière, l’oreille sans cesse en éveil. Hier, la guerre d’Algérie, aujourd’hui Israël.
--« Quand c’est qu’y vont nous laisser en paix, ces arabes, quand ? » se lamentait Lisette
--« Y z’ont le mal dans le sang ! ».
Plus complaisant, Léon tamisait la colère de son épouse.
--« Tu as toujours vécu avec eux ! Tu dois pas dire ce genre de choses. Laisses ces phrases toutes faites aux autres ! Tu sais bien que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. »
--« Oui ! Tch’oublies que mon fils, il est là-bas en train de se faire tuer. Et les Israéliens avec lui. »
--« Bou ! Laïstarna !. Tu dramatises tout. C’est pas des bombes qu’y s’envoient c’est des communiqués de presse. Ecoutes la radio au lieu de dire des bêtises !»
L’ambiance familiale avait perdu de sa sérénité. Mais ces disputes de bonne santé semblaient une dérive nécessaire, un exutoire obligé à leur inquiétude. Parler à tout prix de Richard, d’Israël, des Arabes, d’Alger, telle était leur façon d’affronter, ensemble, les évènements.
A SUIVRE....................

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