La découverte du Kibboutz fut une révélation pour chacun. L’idéal commun avait enraciné ces gens venus d’un ailleurs déjà oublié. Ici, pas le temps de s’attacher aux futilités de la vie qui empoisonnent l’existence. Victor trouva la meilleure formule pour définir Israël lors d’un courrier expédié à ses parents : « Ici, on vit à mort! »
Les racines replantées dans le désert s’enfonçaient dans un sol rendu hospitalier par l’abnégation de défricheurs soucieux d’offrir au pays et à leurs descendants une terre fertile. Et cela donnait tant de vigueur, d’authenticité et d’espérance à leur arbre de vie que les nouvelles pousses semblaient indéracinables. Malgré les heures joyeuses passées à rigoler de tout et de rien, à se souvenir des maîtres d’écoles dont ils traversèrent ensemble les classes, des victoires méritées et des défaites imméritées de leur club de football favori, des empoignades les jours de colères et des embrassades sur les quais d’Alger, les cinq jeunes gens parvenaient à s’isoler de temps à autre dans une quête réfléchie par l’exaltante plongée dans cet océan de fraternité issu d’un projet commun: l’état d’Israël. Pour la première fois depuis la déchirure naissait dans l’esprit de Richard un sentiment de propriété, une appartenance identitaire à une terre, à un pays, à une nation. Il le ressentait profondément et le soir après la traditionnelle hora, il confiait à ses amis son besoin viscéral de s’arrimer à un port d’attache.
--« En France, j’ai l’impression de figurer dans un film noir et blanc, invisible à force d’être transparent, noyé dans le regard des autres, dilué dans une masse informe comme un rajout de pâte à modeler qui s’amalgame en perdant toute personnalité. Cà fait quatre ans qu’on vit en France, même pas j’ai vu le temps passer. On a l’impression d’être inutile! Putain dé! Je sais pas vous, mais moi, j’me suis jamais senti aussi bien qu’en ce moment et qu’en ce kibboutz! Y me manque que ma famille! "
--« Bardah! T’ch’es pas mieux qu’à Alger, quand même? » s’inquiéta Paulo en s’arrachant une seconde aux baisers de la petite Nina, l’une des tunisiennes du premier jour.
--« Mais qui c’est qui te parle d’Alger? Alger, c’est incomparable! C’est ma terre natale. C’est dans ses entrailles que mes aïeux y dorment ! Qué tu me parles d’Alger ! » répliqua Richard avec une pointe d’agacement.
-- « Je guérirai jamais d’Alger! Nulle part, je serais mieux que là-bas! Cà, c’est une certitude! Mais je sais aussi une chose, c’est qu’un jour ou l’autre je reviendrai ici. Dans ce pays où j’ai le sentiment de renouer avec un passé communautaire qui existait en Algérie, peut-être à cause des événements, à savoir! Ici, je fais partie d’un tout, d’un bloc; le type que je croise dans la rue, ici, il est rien sans moi et moi, je suis rien sans lui. Même si y me le dit pas. Même s’il semble indifférent. On est liés par un fil invisible, une sorte de cordon ombilical qui nous rattache tous à cette terre et à nos ancêtres. Par la culture de la souffrance aussi ! »
Jacky ne put s’empêcher de lui couper la parole:
--« Putain dé! En France tch’es devenu philosophe comme la poule! » puis s’adressant à ses amis avec l’intention de détendre une atmosphère bien trop sérieuse et nostalgique à son goût:
--« Y parle bien avec la bouche! Hein? »
--« Aouah! Quand devant toi tch’as des bourricots de la montagne, tu peux pas leur demander de réfléchir! » constata Richard avec la pointe d’humour qu’il avait toujours manifestée en présence de ses amis d’enfance.
Malgré leur insouciance, les néo-kibboutzim admiraient les résidents de ce lieu à mi-chemin du paradis et de l’enfer. Une cohésion inébranlable malgré une discipline de fer, un idéal commun forçant le respect avec le sourire en prime, chaque « soldat » à sa place dans l’organigramme de cette machine si bien huilée qu’elle absorbait les « invités » sans ralentir le rythme de sa productivité, le tout dans une totale complicité.
Victor semblait le plus proche de ces gens. Marocain « exilé » à Alger en 1954, il avait vécu l’exode comme une deuxième déchirure et plus que ses amis, il mesurait l’inéluctabilité de l’errance du peuple juif à travers le monde. Il savait mieux que quiconque, pour avoir subi deux exils à l’âge de dix huit ans, que la terre d’Israël découlait d’une volonté divine. Qu’elle portait en elle l’espérance de tout un peuple avide de poser enfin ses bagages après une déportation vieille de cinq mille ans. Sans le faire paraître, il partageait le sentiment de Richard. Son avenir s’inscrivait en lettres d’or dans ce paysage grandiose où se réalisait l’un des plus beaux films jamais produits par l’humanité. Il parlerait à Richard le moment venu loin des rires et des bravades, des insouciances et des regards, des amourettes et des chagrins.
Issu d’une grande famille du judaïsme algérien et, à ce titre, élevé dans le strict respect des lois hébraïques, Jacky étonnait ses amis par l’apparente désinvolture avec laquelle il abordait ce séjour au pays de ses ancêtres. Il semblait en vacances, posant son intérêt ailleurs que dans l’enceinte fermée du kibboutz. Il jouait les touristes, questionnait le « commandant » sur les excursions à venir, draguait « à mort » toutes les filles qui « sentaient bon la cannelle et le safran ». Son image d’éternel bon vivant lui valait quelque indulgence de son entourage mais cette fois, aux yeux de ses amis, il dépassait les limites permises. A se demander si son comportement envers Israël ne répondait pas à un refus inconscient d’attachement à une terre qu’il savait impossible à adopter définitivement, tout au moins dans un futur proche.
Au cours d’une nuit pas comme les autres, oscillant entre l’indolence et l’énervement, Richard s’ouvrit de son émoi à Jacky. La réponse fusa si vite, si claire qu’elle surprit Richard.
--« On est ici pour s’amuser, pour se retrouver comme à Alger! C’est le but premier de ce voyage! C’est ce qu’on fait, non? »
Richard n’était pas dupe;
--« Si y’en a un qui te connaît, c’est moi! Et tu vas pas me dire que tu vis pas ce séjour comme une expérience d’Israël. Comme un test, une alyah d’avant-garde comme un éclaireur. Moi en tous les cas, je le vis de cette manière. Mais je suis sur que tu donnes le change! »
--« Qué je donne? Je vends! Rien je donne! »
--« Non, arrête de déconner. Là, tu te dérobes! C’est pas de toi d’agir comme ça! Alors c’est quoi? »
--« Putain dé! Tu es pire que Maigret toi! Dis moi c’que tu as envie d’entendre et j’te le répéterais!
--« Bon! Tu veux pas parler, tu parles pas! Mais, la vérité……….. »
Richard avait suspendu sa réflexion au passage d’une étoile filante.
--« Putain, comme à Alger! » s’exclamèrent, de concert, les deux amis qui installèrent un long silence de totale complicité
C’est Jacky le premier qui l’interrompit. Il prit alors un air grave pour exprimer son sentiment :
--« Tu sais! Si c’était pas pour ma famille, je rentre même pas à Paris. Israël, c’est devenu mon pays le jour même où j’ai quitté Alger! Mais je suis le plus jeune et tu sais bien que chez nous c’est le père, puis l’aîné qui décident. Nous autres, les cadets ou les derniers, on suit et on se tait. Parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps, alors on marche. Même si parfois, ça fait mal au ventre. Jamais, j’aurais mis les pieds en France si on m’avait demandé mon avis et surtout si ma famille, elle m’avait suivi. Voilà, tu sais tout. Pourquoi j’essaie de pas m’attacher à cette terre et à la manière de vivre de ses habitants, y’a que les filles auxquelles je m’attache! » conclut-il par une pirouette.
A SUIVRE........................

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