mercredi 22 février 2012

HORIZONS BLEUS "le cabanon des gens heureux" de Hubert Zakine

Dans la méditerranée qu’elle aussi elle est accueillante et cuite à point, on redevient de jeunes adolescents sages sous le regard des adultes qui nous surveillent en sirotant leur café au lait quand un sifflet, reconnaissable entre tous, nous crève les tympans. C’est mon père qui me demande de monter comme si que sa vie elle en dépendait. Je bats le record du monde du 100 mètres nage n’importe comment. Je grimpe huit à quatre les escaliers qui mènent à la terrasse.
--« Tu viens à la pêche avec nous ! »
D’habitude, rien qu’à l’idée de me retrouver avec mon père, mon frère et mon cousin sur le lamparo de mon oncle, je saute sur l’armoire, je tape cinq avec les poissons, je fais couler les robinets en signe d’allégresse comme le ferait Jerry Lewis. Mais là, j’hésite. Une fille comme ma petite chinoise, tu la laisses une minute, trois cents gobieux y lui sautent dessus. Quand on est petit, on manque de confiance en soi. Surtout avec la bande de morfals qui m’entoure. Pourtant, j’adore ces parties de pêche avec mon père et la smala. Si je refuse, je trahis quelque chose de sacré : la famille. Je deviendrais un renégat, un juif errant, un moins que rien. Un quatuor transformé par ma désertion en un trio miteux. Une chaise elle a besoin de quatre pieds, non ? Sans ça, c’est une chaise colbate comme celle de Doudou, le moutchou du jardin Guillemin, que sara-sara y se casse la figure. Ô et puis combien y sont les trois mousquetaires ? Quatre mon z’ami !
Aouah ! je peux pas leur faire çà ! Si jamais les gardes de Richelieu, y leur cherchent des noises, y seront que trois avec leurs épées en bois. La vérité, Richelieu, qu’est-ce qui vient faire dans cette histoire ? J’me l’demande !
Attendez moi j’arrive ! Tous pour un et un pour tous.

Et tant pis pour ma petite chinoise. Même si j’me fais un de ces mauvais-sang pace que je vois bien qu’elle boude. C’est bizarre comme les filles elles ressemblent à leurs mères quand elle ont l’œuf. Au lieu d’être contente, heureuse, joyeuse, satisfaite que je fais plaisir à mon père, aouah, elle préfère me taper la tête d’enterrement. Elle me tape même le chantage.
--« Je vais aller aux Bains Romains ! »
Raouèd et radaouèd, comme elle disent ma mère et toutes les femmes de la casbah d’Alger.
Allez, encore une fois Ramsès y ressort des catacombes. Je lui répond du tac au tac :
--« Alors dis lui de se teindre les cheveux puisque tu aimes que les bruns ! »
Ba ba ba ! Humphrey Bogart il aurait pas fait mieux.
Quand même, quand même elle voit bien que çà m’en touche pas une sans faire bouger l’autre de me trouver entre le marteau et l’enclume. Alors, elle s’approche de moi et en m’embrassant sur la joue elle me rassure :
--« C’est pas vrai, je reste ici ! »
Le roi des caïds c’est moi, c’est plus Fernandel. Zsa Zsa Gabor, elle me mange dans la main.

J’aide mon frère et mon cousin à mettre le lamparo qui ressemble à tout sauf à un lamparo, à la mer. Mon oncle, ça lui fait plaisir qu’on appelle sa vulgaire barque à moteur un lamparo, alors va pour le lamparo. Ma petite chinoise, du haut de la terrasse, elle mate alors je fais le musclé pour tirer le bateau total c’est les autres qui se tapent le boulot. Moi, J’me contente de faire semblant et mon père déjà y donne ses ordres. Il a vu « Moby Dick », il lui manque que la casquette de Grégory Peck. La casquette et le reste pace que côté élégance, y a pas, l’acteur américain y peut aller se rhabiller. (c’est le cas de le dire). Un pantalon kaki à manches courtes, dix fois trop grand pour lui mais retenu par une espèce de torchon roulé à la turque en guise de ceinturon que le pauvre il a du servir à essuyer dix mille assiettes. Une ceinture normale, c’est trop chic pour mon père ! Un chapeau de paille d’Italie qui parle pas un mot de transalpin. (j’emploie des mots, a saoir d’où je les connais ! Peut-être du football.) Ce chapeau, un roman on pourrait écrire sur sa vie. Il a fait toutes les guerres, tous les déménagements, tous les étés, tous les hivers, tous les matches de foot au stade de Saint-Eugène. Quand je serais grand, un film je lui consacrerais. A côté, le film avec Fernandel y paraîtra fade comme un anchois sans sel.

Purée, ces journées en mer, dé ! On aurait dit qu’on appareillait pour le détroit de Béring.( à savoir lequel des trois !)
Les femmes, après deux mille sept cents recommandations, elles agitaient les mouchoirs, les serviettes de table, les draps (non, là, j’exagère !) mais ma parole, les femmes du cabanon, c’était des agitatrices de première. Mon cousin, on est à peine partis que déjà y se tape un sandwich à la soubressade. Purée, cette odeur, elle me donne une de ces gobia.
Je jette un dernier regard vers la terrasse où Colette et ma mère elles se donnent la main pour se faire du mauvais sang. De la mer, le cabanon y se détache davantage sur le ciel qui oscille entre les différentes teintes de rouge et de grisaille. La forêt, elle brûle toujours mais tout le monde il essaie de vivre cette aventure avec le fatalisme oriental en bandoulière. Les pompiers y s’occupent du feu, y connaissent leur métier. Nous autres, on est à leur disposition pour les aider, leur apporter du ravitaillement, les encourager, leur faire les yeux doux si on est une dévergondée comme Silvana Pampanini mais à part ça, comme y dit papa Vals pour se donner bonne conscience :
« On va pas éteindre l’incendie avec des bassines d’eau, quand même ! »
Qui c’est qu’il a dit que la vérité elle sort de la bouche des enfants et pas des parents?

Serge et Jacky y préparent le broumitche qui est très loin de sentir la rose. Cà pue mais çà pue. Aucun mot y peut décrire l’envie de vomir qui me prend. Y faut dire que le broumitche c’est un mélange inventé par mon tonton Robert. Avec des ingrédients dégueulasses.
Comme des petits vers, du roquefort arrière grand-père, de la crème de gruyère arrière-arrière grand-mère, de la mie de pain trempée dans un liquide noirâtre que personne y sait d’où y vient et une odeur à s’amputer le nez pour pas la sentir. Plus nauséabonde, c’est le cas de le dire, tu meurs ! Quatre naufragés asphyxiés malgré l’air du large, ya qu’aux horizons bleus que tu trouves. Nulle part ailleurs ! Une fois enfilée à l’hameçon, cette pâte même pas tu oses la jeter dans l’eau, des fois qu’elle pollue la Méditerranée jusqu’à Gibraltar. Mais y faut croire que les poissons y sont moins difficiles que moi pace que aussitôt l’hameçon dans l’eau, y se ruent à l’attaque et y se morfalent les boulettes à une vitesse grand V. Les boulettes infectes elles ont un succès fou. C’est du caviar pour poissons, dé ! Tu montes un restaurant sous l’eau, tu fais un argent fou. (là, je commence à m’inquiéter sérieusement tellement le soleil y tape sur la carabasse !) En tous les cas, rien qu’y mordent à l’hameçon. La bouillabaisse, elle va régaler tous les cabanoniers.
Mais attention, dans la famille on est pas des fanatiques de la pêche, hein ! Non, nous c’est plutôt la belote. Alors de temps en temps, on laisse les poissons faire le Ramadan et taper la sieste pour une belote bridgée et après on se tape la cabassette. Pace que comme elle dit ma mère : « une sortie sans cabassette c’est un apéritif sans anisette ! »
Purée, c’est vrai ! Un sandwich à la soubressade, une tranche de méguenna, un verre de Sélecto, une coca aux blettes et aux anchois, des tramousses, c’est meilleur à bord d’un bateau au beau milieu de la mer qu’assis à une table sur la terre ferme. L’après midi, on est passé de la baignade à la belote en passant par une nouvelle partie de pêche. Les paniers remplis de poissons-morfals, le « lamparo » de mon oncle il a glissé jusqu’à la petite plage des Horizons Bleus. La terrasse, elle s’était mise sur son trente et un. Naïfs comme des babaos, nous autres, on croyait que les guirlandes qui se croisaient les bras au dessus de nos têtes, elles fêtaient notre pêche miraculeuse. Tu parles ! les Bensimon y célébraient leurs noces de quelque chose, or, argent ou fer blanc. A saoir ! Moi qui espérait que tous les badjejs du cabanon y se disputeraient pour nous interviewer, nous porter en triomphe peut-être, nous chanter « olé Toréro », s’exclamer avec plein des po !po !po ! et des « purée, cette pêche, dé ! ». Total, ces r’mars de la cuisse gauche, même pas y nous ont calculé. Il est vrai que le calcul et eux, y sont pas de la même religion. Qu’y z’aillent chez leurs mères ! Aouah pas leurs mères. Qu’est ce qu’elles ont fait les pauvres, à part mettre au monde une bande de cucu-la-praline.
Tant pis , y me reste le regard de ma petite chinoise qu’à force de me lancer des œillades, elle va s’abîmer les yeux. Les yeux mais pas le nez pace qu’elle me mate seulement de loin bicause de près je pue le broumitche.
Plutôt que de me laver dans la cuisine mesquinette, je descends taper le bain et je me frotte avec les algues pour me déodoriser. Colette, elle me rejoint aussitôt suivie par l’armée des cataplasmes ambulants. Jeannot et Bernard y sont malheureux comme les pierres pace que les tétés y sont restés à Bains Romains. A saoir si les pierres elles sont malheureuses, au fait ! Ya des expressions, des fois on se demande qui c’est le babao qui les a inventées.

A SUIVRE.....................

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