jeudi 16 février 2012

LE DESTIN FABULEUX DE LEON JUDA DURAN "SIEUR DURAND D'ALGER" de hubert zakine

Hadj Ali

EL DJEZAIR se baignait dans une brume matinale cristalline dont la réverbération rutilante de sa masse blanche aveugla les passagers de la " SANTA CHIARRA".
Léon Juda et son oncle empruntèrent les ruelles de la basse ville, croisant au passage l'ombre de leur jeunesse respective qui courait vers le faubourg BAB AZOUN. Les odeurs  âcres des épices orientales réveillèrent mille et un souvenirs d'une mémoire gelée par le froid de l'exil.
Ils se surprirent, malgré la hâte qui guidait leurs pas, à ralentir l'allure  devant les échoppes des amis de la famille pour se plonger dans le grand lit de la nostalgie et pour reculer le moment fatidique de la confrontation avec l'inéluctable.
La "djenan" des DURAN, éclatant contrepoint de blancheur dans cette maison toute de deuil vêtue, à l'orée d'une campagne automnale qu'une main céleste avait endimanché de chaudes tonalités, apparût enfin aux deux voyageurs éprouvés.   
Aïcha BIBAS DURAN, toute en chagrin, semblait guetter le retour de son fils bien- aimé, plantée au milieu du patio supérieur où son époux aimait tant respirer l'air iodé du soir.
Livrée à sa douleur, arc-boutée sur son malheur, plus effacée qu'à l'accoutumée, la mère de Léon Juda portait sur ses frêles épaules des millénaires de détresse. Fardeau trop lourd pour une femme juive couvée, dès son enfance, par l'amour d'une mère omniprésente puis, reposée sur la force tranquille de son mari.
En fils aîné, il usa toute sa tendresse à consoler les deux femmes de sa vie. La petite mémé pleura son gendre en silence, étouffant ses sanglots dans un hymne à l'amour que tamisait le chagrin.Il parla sans cesse et sans discernement, se saoulant de mots épuisés, d'avoir trop servi afin de lutter contre cette douleur qui lui déchirait les entrailles en désarticulant son univers.
Eloigné trop jeune de son père, séparé à tout jamais de sa présence exemplaire, il mesurait l'étendue du désastre et de toutes les années perdues loin de ce héros au coeur noble et au visage serein.
Face aux nombreux obstacles qui allaient se dresser devant sa vie d'homme à peine entamée, il s'investit soutien de famille, encouragé par les voeux de son oncle Benjamin et par le dénuement moral de sa mère et de sa grand-mère.                         
Les femmes de la maison s'emmitouflèrent dans le silence de la désolation, enchagrinées devant l'irréversibilité du drame.
Elles s'effacèrent telles deux feuilles d'automne balayées par un vent mauvais au-delà des plaines et des océans, abandonnant les prérogatives que leur octroyait leur condition féminine dans ce pays et cette communauté où chaque membre de la famille assumait la tâche définie par le patriarche.
                          
YYY

Le lendemain matin, Léon Juda effectua le premier acte de son émancipation. Il se fit conduire auprès de HADJ ALI, le  nouvel homme fort d'EL DJEZAIR par Ali Ben RAIS, l'inconsolable serviteur et ami du défunt David DURAN.
La calèche franchit un à un les grands équipements étatiques concentrés dans la basse "kasbah" dont "Salik Pacha", la superbe caserne des "janissaires" considérée comme la plus belle d'EL DJEZAÏR.
La lente et pénible route de sa mémoire se figea un instant, dans la nostalgie d'un matin d'été, devant cet édifice brûlé par le soleil, sa petite main perdue dans celle de son père qui, au-delà de l'enseignement traditionnel, désirait montrer à son fils aîné toutes les facettes religieuses, sociales, politiques et militaires de son pays.
Il se souvînt, alors, de son entrée dans cet établissement à la fois mystérieux et merveilleux pour l'enfant de neuf ans qui ne lâchait pas la main de son père en découvrant l'immensité du lieu. Entrée facilitée par le titre de "drogman" du DEY de l'époque dont se prévalait David et lui ouvrait toutes les portes du pouvoir.
Au fronton de chaque édifice, la bannière blanche, brodée d'or de ce corps d'élite découvrait, au gré du vent, un verset du Coran ou le sabre à double pointe  qui figuraient sur chaque face de l'étendard. 
L'Oda Bachi des Janissaires, Sidi Okba EL KHEMAL, avait accepté de bonne grâce de servir de guide au "drogman", y puisant une rare jouissance d'étaler son vécu militaire et celui de son corps d'armée.
Du haut de ses neuf ans, Léon Juda bût les paroles de ce vieil homme à la barbe cuivrée, superbe dans son costume d'apparat où, l'or finement brodé en forme de huit, offrait la touche lumineuse qui rehaussait le bleu marine de sa redingote.
Les Janissaires, coiffés d'un chapeau conique orné de longues plumes multicolores de quelque oiseau exotique élevé dans une aile du parc de la Régence ou en provenance du Soudan, étaient, pour la plupart, des soldats d'origine chrétienne, arrachés à l'âge de l'enfance à leur milieu familial, culturel et spirituel, au cours des nombreuses guerres menées par l'Empire Ottoman. Ils furent convertis de force à l'Islam, circoncis à sept ans comme tout bon musulman, puis après avoir subi une préparation militaire de premier ordre, regroupés en bataillons.
Ces fils des BALKANS, d'ITALIE, d'ESPAGNE, de GRECE, de GEORGIE, d'ALLEMAGNE et même de FRANCE, demeuraient, bien malgré eux, des célibataires endurcis, obligation leur étant signifiée de considérer l'armée comme leur seule et unique famille. Quiconque transgressait cette loi était banni sur-le-champ de ce corps d'élite.
Pour toutes ces raisons, les "Janissaires" constituaient l'arme majeure de l'Empire Ottoman
Sous les ordres de SOLIMAN LE MAGNIFIQUE, la TURQUIE conquérante connut ses plus grands succès, semant la terreur aux quatre coins de la planète  avec le corps des "Janissaires" en fer de lance.
A cet instant de l'évocation historique des nombreux exploits de ces soldats dont il avait plus d'une fois partagé puis, raconté les folles et sanglantes expéditions, le visage de Sidi Okba EL KHEMAL sembla chercher vers l'horizon quelques traces nostalgiques de ce passé triomphal.
--" Malheureusement ! L'ère de SOLIMAN LE MAGNIFIQUE et de ses Janissaires victorieux me parait bien révolue."
--"Pourquoi ce pessimisme, Oda Bachi ? " s'étonna David DURAN.
--" Pour une raison toute simple : les hommes de l'ODJAC portent respect et fidélité à la Régence parce qu'elle les paie, les nourrit grassement et leur permet d'exercer un autre métier. C'est ce que l'on appelle la reconnaissance du ventre. Mais le patriotisme ne figure plus dans leur coeur ! " rétorqua Sidi Okba EL KHEMAL.
En lui serrant la main, David DURAN pensa que le vieil homme se leurrait en imaginant que le patriotisme naissait de la terreur et non d'une volonté délibérée. Mais il était à des années lumières de songer à  un prochain effondrement de l'Empire  Ottoman.
 Bientôt, les sept casernes des Janissaires abriteront les hommes du Général  De BOURMONT.
                           
YYY

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire