Le Temple de Cannes résonnait encore de la prière du Quaddiche. L’aîné des fils de la famille SULTAN, originaire de Saint- Eugène, une petite station balnéaire qui tutoyait Alger, l’avait récitée d’une voix mal assurée et monocorde, ne lisant l’hébreu que phonétiquement. Après l’office et selon la coutume séfarade, les fidèles avaient été conviés par la famille éplorée à l’apéritif au sein du centre communautaire.
Là-bas, les « asguères », se faisaient à la maison, entourées de l’affection des membres de la famille mais aussi des voisins et des amis, réunissant aisément le « ménian » nécessaire au déroulement de la cérémonie. Ici, point de voisinage et peu de famille. Aussi, afin d’assurer la présence des dix hommes, le quaddiche s’effectuait à la synagogue, parmi les fidèles.
Richard ne se dérobait jamais devant cette obligation morale d’assister une famille endeuillée, délaissant sans l’ombre d’un scrupule, dissertations et formules mathématiques. « Le Bon Dieu reconnaîtra les siens » répondait-il à ses professeurs plutôt enclins à croire aux valeurs d’un communisme où l’Eternel n’existait pas. L’héritage se trouvait là, dans cette multitude de petites certitudes, de minuscules habitudes, de raisonnables attitudes. Ancré en lui viscéralement, sans véritable volonté de l’adopter, sans y prendre garde mais sans non plus le désir de le renier comme certains le faisaient en feignant l’accent de Paris ou de Marseille afin de se détacher de ce qu’ils considéraient comme un boulet identitaire. Fier de ses origines et de ses aïeux, de sa terre natale et de sa patrie, de sa foi et de ses lois, il obéissait aux valeurs de sa famille et de son passé.
CHAPITRE TROISIEME
Carmen subissait les assauts répétés de son père. L’inquisition même maquillée d’affection et d’intérêt demeurait insoutenable. Aussi, la fille de la maison s’enfermait-elle dans un mutisme exaspérant pour des parents habitués à partager les émois juvéniles et à deviner les secrets muets de l’adolescence.
--« La putain de sa mère! Jamais elle va nous parler, cette petite effrontée que si j’me retenais pas, j’sais pas c’que j’lui ferais! »
--« Qu’est-ce tu lui ferais, j’t’en prie! Tu vois pas que ta fille elle est amoureuse et toi, tu veux qu’j’te dises, tu es jaloux comme un tigre! Tout ça pace qu’elle aime un autre homme que toi. Espèce de tétu, ta fille un jour ou l’autre y fallait bien qu’elle se marie! »
--« Premièrement, j’suis pas tétu! Et deuxièmement, jamais je m’étais imaginé qu’elle suivrait pas nos conseils! »
--« Et si c’est Richard qu’elle épouse, tu la tues toujours? » plaisanta Rosette qui tentait de détendre l’atmosphère tout en reprisant une chaussette de son mari.
--« Et après je nous tue! »
--« Hou! Et pourquoi moi? «
--« Parce que l’éducation d’une fille c’est la mère qui s’en charge! Chez nous! Parce que ici, tout part en bibérine! On connaît plus le respect, on connaît plus les valeurs, même pas on se rappelle ce que les anciens y répétaient à longueur d’année : « Maries-toi dans ta rue! »
Les discussions sur l’avenir de Carmen étouffaient toute velléité d’esquisser un dialogue sur un autre sujet. Carmen accaparait toutes les pensées, aujourd’hui comme hier, mais la jolie cannoise occasionnait plus de soucis que la petite fille de Perrégaux.
Ah! L’heureux temps de Pérrégaux! Tout paraissait facile à une époque où rien ne l’était. Quand chacun calquait son attitude sur celle du voisin et l’unité de vue collait les destinées les unes aux autres. Les écoles et les églises remplissaient leurs rôles en prolongeant l’enseignement de la maison et cette complémentarité forgeait une enfance aux valeurs reconnues et communes au plus grand nombre. La peur maladive du « qu’en dira t-on » ponctuait une ligne de conduite rectiligne à respecter vaille que vaille.
La « désobéissance » de Carmen prenait le contre-pied de ces valeurs fondamentales rapportées d’Algérie. Ballottées par le vent de l’histoire et à présent écartées par une jeunesse livrée à elle-même dans les méandres d’une existence sans autres repaires que ceux des parents. Ecartées ou tout au moins rangées soigneusement dans le grand livre du souvenir. Demeuraient pourtant la crainte de faire de la peine au papa et occasionner du « mauvais sang » à la maman, de ne pas se comporter selon les normes « pied noir » avec au bout de l’horizon la ligne fatidique du fameux « qu’en dira t-on ».
--« Comment, ta fille elle épouse pas un petit de chez nous? On vit une drôle d’époque, ma fille! »
--« Si c’est pas malheureux! Rien qu’un juif elle a trouvé? Remarque j’exagère, c’est quand même un petit de chez nous ! »
--« De notre temps, ça se serait pas passé comme çà! La pension, elle aurait connue! »
Cette époque était bien révolue mais chez les Solivérès, l’ère moderne avançait à l’aveuglette sans la certitude de rencontrer la lumière au bout de la route mais avec le pressentiment de devoir se heurter à la décadence.
Carmen semblait prête à affronter les torrents de colère, de rage et de douleur de ses parents si, face à l’intransigeance de la famille Benaim, l’attitude de Richard ne l’isolait pas dans son combat d’amour.
Pauvre Richard assis entre deux chaises, cible de toutes les critiques coincée entre le marteau et l’enclume, amoureux mais respectueux des traditions, transplanté dans un monde où les valeurs apprises dès l’enfance s’avéraient délicates à appliquer, dans une métropole qui disposait d’autres atouts de séduction, d’autres sortilèges à apprivoiser, d’autres règles à apprendre.
Pourtant, il était conscient de sa mission, de la justesse de l’argumentation parentale et environnementale, de sa préférence pour l’enseignement reçu de l’autre côté de la Méditerranée. Mais le mur de certitudes ébranlées par les sentiments contradictoires qui l’envahissaient, se fissurait par endroit, par moment, par force.
A cet âge où s’inocule la maladie d’amour, où s’efface le visage prétendument aimé sur le sourire d’une mignonne, où l’avenir s’écrit à l’encre bleue ou noire selon l’intensité de l’engagement ou le détachement de fausses confidences, Richard et Carmen désiraient écrire les pages de leur roman d’une seule et même plume mais le papier buvait par endroit les pleins et les déliés, maquillant de peine l’innocence de leur histoire.

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