vendredi 2 septembre 2011

IL ETAIT UNE FOIS BAB EL OUED de hubert zakine -40-

CHAPITRE CINQUIEME
LA VIE QUOTIDIENNE
LES HAUT-LIEUX

LES TROIS HORLOGES

 Comment évoquer Bab El Oued sans tourner autour de ses Trois Horloges mythiques dont les aiguilles demeurent plantées dans le cœur des enfants du faubourg. Sur son socle en fonte, elles ralentissaient ou accéléraient le pas des ménagères qui rentraient du marché après avoir rencontré un ou six membres de la famille pour autant de discussions à bâtons rompus. Comme toutes les images essentielles de notre environnement, invisibles à force de présence, personne ne faisait plus attention à cette pendule intemporelle qui regardait son peuple droit dans les yeux, vers les trois directions importantes du quartier, avenue de la Bouzaréah, place de l’Alma et la Basséta.

Son cœur cessa de battre la ronde des heures durant le blocus de Bab El Oued comme si son mécanisme avait compris le désengagement de la France, cette mère-patrie devenue marâtre par politique imposée. Son style roccoco seyait à la perfection à ce peuple résolument tourné vers l’avenir mais retenu par le fil élastique d’un passé envahissant. Symbole du faubourg, ce monument demeurait le lieu de rendez-vous le plus usité de la jeunesse et le virage obligé de la promenade journalière ou dominicale d’une population en goguette. Parvenu à sa hauteur, les bandes de garçons ou de filles traversaient le trottoir, reprenaient leur ballade des gens heureux sur l’avenue de la Bouzaréah. Carrefour de l’amitié, les Trois Horloges ont partagé les joies et les peines de son peuple, les espérances trahies et les renoncements douloureux, le rire du bonheur et les disputes de bonne santé. Elles se sont amourachées de cette tonitruance qui envahissait les rues avoisinantes et, comme toutes les maîtresses abandonnées, elles ont pleuré sur les pas de leurs amants, maudissant l’exode de ne point les avoir emmenées en bateau, à l’exemple des rapatriés, sur l’autre rive de la France.

La rampe DURANDO dessinait un Y séparant l’avenue de la Bouzaréah, artère la plus fréquentée de Bab El Oued,  de l’avenue DURANDO empruntée rarement par les habitants des autres quartiers du faubourg sauf pour se rendre au cinéma « Marignan ».

Cette rampe rectiligne construite en fer forgé servait de halte à l’andar et venir, traditionnelle promenade des élèves au sortir de l’école, des adultes après le travail ou de tout un chacun le dimanche matin.

Partie des Trois Horloges ou de l’Esplanade, la jeunesse mâle du faubourg s’offrait un point de vue à bon marché mais très inconfortable, assise sur la rampe avec, pour seule distraction, la « drague » au passage d’un « canus »  « qu’elle avait pas froid aux yeux » ou d’une fille trop sage qui rougissait à la moindre remarque et dont le trouble desharmonisait la démarche. La plaisanterie voire la moquerie en bandoulière, la jeunesse tapait sur tout ce qui bougeait. Telle « smina » qui remuait son popotin comme une « malle arabe », telle autre « stokafiche » qu'elle avait que la peau sur les os mais alors les tétés, « amman !» ou cuilà, qu'il était fartasse pire que FORTUNE, l’arrière du Gallia !

Les surnoms fusaient. Les rires résonnaient ; Bab El Oued était heureux !

A SUIVRE.........

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