Le matin, tous les jours on tape et on retape le match. Vincent et moi, on se met face à face à dix mètres l’un de l’autre. Ceux qui nous connaissent pas croient qu’on va se morfler l’œil. Comme Henry Fonda et Richard Widmark dans « l’homme aux colts d’or ». Total c’est seulement pour choisir les joueurs de chaque équipe, en avançant à petits pas. Cuila qui touche le pied de l’autre le premier, il choisit le meilleur joueur et ainsi de suite jusqu’au plus nul d’entre tous. Le plus nul, c’est celui qui fait de la figuration, qui court dans tous les sens sans jamais toucher une balle, qui fait des roues libres, celui que sara-sara y s’assoit sur les bancs du jardin pour se plaindre à l’arbitre qu’on l’a cassé. Comme si y sait pas que dans le quartier, on joue sans arbitre ! Yaré, yaré ! Y suffit qu’un grand nous regarde pour qu’on perde tous nos moyens. Comme des gamates, on arrive plus à faire un dribble, une tchèque, un tir ou une passe! C’est pas comme ça que je vais devenir le nouveau Di Stefano alors, dégoûté de la vie, mieux, je joue aux tchap’s! Mais une fois que les grands passent leur chemin, je recommence à me prendre pour Kopa. Je redeviens le roi des coups de temeniek, je mets dans le vent tous les joueurs qui croisent mon chemin, je tape feinte de corps sur feinte de corps. Tel l’empereur des tchichtchiqueurs, je dribble même les joueurs de mon équipe, je tape des petits ponts à plus que savoir en faire. A côté, « le pont de la rivière Kwaï », c’est du zbérote. Le match dure comme ça jusqu’au moment du repas, quand on est saoulé de fatigue, de soleil et de soif. Avant de rentrer chacun chez soi, on va se taper chez madame Bazas, l’épicière de la rue Koechlin, une bonne bouteille de Sélecto ou de Crush. Sûr que ma mère elle va se lamenter en me voyant rempli de sueur.
--Bou allah sardek, mon fils ! Tu veux me faire mourir de mauvais sang ou quoi ? Va te regarder dans la glace, on dirait un chiffonnier ! Tch’es tout en nage !
--Mais manman, tous les copains qui jouent avec moi, y sont tous en nage !
--Et alors, si y vont se jeter au Kassour, tu dois toi aussi te jeter au Kassour !
--Ah, bardah !
*****
Comme tous les après midi, le quartier se tape la sieste organisée. Nous autres, les jeunes, sous la protection du rideau de soleil, on se couche parterre au balcon pour chercher la fraîcheur. Pendant ce temps, l’arroseur des rues il arrose un maximum en déroulant le tuyau sur plus de cinquante mètres. Raïeb ! Comme y dit mon frère, mieux lui que moi. Le quartier c’est une étuve qui baigne dans sa sueur. Les commerçants rivalisent d’astuces pour lutter contre la sarannah. Les employés de Sabater le menuisier, les uns après les autres y vont se réhydrater chez le teinturier où l’eau on dirait qu’elle sort du frigidaire. Le boulanger laisse son magasin ouvert pour la forme et le mécanicien passe plus de temps à boire la limonade gazouze Hamoud Boualem qu’à travailler sous le capot des voitures. Les enfants, samotes comme des gommes arabiques y profitent de la mansuétude de Blanchette pour se désaltérer et surtout, pour se faire asperger dans un jeu où l’arroseur y semble prendre autant de plaisir que l’arrosé.
Puis quand arrive seize heures, je me mouille les cheveux, je me fais une raie soua soua qu’elle a rien à voir avec le tournant Rovigo et après avoir enfilé un « alligator », en avant nous autres, je descends pour retrouver les copains. Nicole, quand elle va me voir dans mon alligator noir, elle va tomber à la renverse. Elle dans sa robe rouge et moi dans mon alligator noir, on va jouer le « Rouge et le Noir » au jardin Guillemin. Stendahl y va nous demander des droits d’auteur. La vérité, Stendahl et moi, c’est pas le même phrasé et on a pas les mêmes fréquentations. Moi je suis plutôt du genre à lire « Tartine mariole » ou « les histoires de l’oncle Paul ».
A SUIVRE CHAPITRE 8........


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