Une fois la ville d’Alger prise, la question du statut des interprètes se pose. Doivent-ils ou non être considérés comme des militaires ou comme des civils ? Le pouvoir militaire tergiverse sans prendre de décision. Cette hésitation et l’incertitude quant à leur avenir poussent certains interprètes à retourner en France assez rapidement ou à changer de voie:
« Les meilleurs sujets formés depuis la conquête s’en allaient journellement, préférant s’engager aux spahis ou aux chasseurs d’Afrique, qui leur offraient un tout autre avenir ».
A cela s’ajoute un recrutement totalement laissé à l’abandon. Le recours à la population locale apparaît comme une solution: « Sauf quelques personnalités recommandables, la masse sans exception, était d’une nullité révoltante. Sous prétexte d’avoir des dictionnaires vivants, on avait admis, dans le cadre des interprètes, des indigènes ne sachant ni lire ni écrire, et ne parlant que le patois sabir du bassin de la Méditerranée. Leur moralité laissait également beaucoup à désirer. »
La correspondance du général Savary, duc de Rovigo, commandant en chef du corps d’occupation d’Afrique, abonde dans ce sens : au ministre de la Guerre, il se plaint de ne pas avoir suffisamment d’interprète, ce qui l’empêche d’obtenir les renseignements qu’il désire. Il considère d’ailleurs tous ces interprètes comme ni sûrs, ni discrets.
Quand il reçoit des lettres en arabe, il est forcé « d’emprunter le secours d’hommes du pays pour les lire à ses interprètes qui les écrivent en français ». Cet exemple est assez représentatif de la situation paradoxale dans laquelle se trouvent les officiers français, une situation qui ne fait qu’aggraver le problème de communication avec la population et les autorités locales. La question des interprètes devient problématique. L’Etat français tente de mettre en place une réforme qui ne voit le jour qu’en 1845. Dorénavant, pour être interprète, il faut passer un examen.
Le pouvoir se tourne vers la communauté juive. Pourquoi elle ? parce que le pouvoir a déjà tissé des liens commerciaux et diplomatiques dans le cadre de la Régence. Mais aussi parce que les juifs par leur fonction de commerçants et de voyageurs ont su acquérir des connaissances en langues. Roger Bensadoun, Les Juifs de la République en Algérie et au Maroc écrit :
« Négociants et voyageurs de commerce par vocation, les Juifs se déplaçaient très facilement au-delà des mers, notamment en France, en Italie, en Angleterre et en Espagne. La connaissance des langues des pays qu’ils visitaient régulièrement leur permit de faire le lien, souvent comme interprètes officiels, entre les bureaux militaires français et la population arabo-judéo-espagnole. »
De même, Claude Martin écrit dans Les Israélites algériens de 1830 à 1902 :
« Au pays des Turcs, les notables israélites avaient servi d’intermédiaires entre le gouvernement d’Alger et ceux des provinces. Ils continuaient avec les Français. (…) Pendant les dix premières années de la domination française, ils allaient participer à tous les actes diplomatiques. La plupart du temps, ils servaient les deux camps à la fois. (…) Dans ces conditions, compter des sympathies parmi les Algériens semblait précieux. On pensa pour cela aux Juifs, dont quelques-uns, réfugiés à Marseille, avaient été pris comme interprètes. »
Les Juifs ont aux yeux des Français, le double avantage de connaître le dialecte et surtout le pays à l’inverse des militaires comme l’explique Claude Martin
« L’emploi d’intermédiaires indigènes était une nécessité, personne dans l’armée d’occupation n’ayant une connaissance suffisante de la langue, des hommes et des moeurs du pays pour mener des négociations délicates. Les Interprètes qu’on avait recrutés un peu au hasard (…) ne se faisaient comprendre qu’après beaucoup d’efforts. Seuls les Levantins et les Juifs comme Léon Ayas et Abraham Daninos, pouvaient servir utilement. »
Les Juifs deviennent des interprètes privilégiés comme le souligne Paul Azan, militaire et historien colonial du début de XXème siècle, auteur de l’Armée d’Afrique de 1830 à 1852 :
« Ainsi le Juif Ben Duran, nom francisé de Ben Dran, commençait à jouer à Alger un rôle assez important. A Oran, les Juifs Mouchy Busnach et Mardochée Amar furent employés par le général Desmichels lors du traité qu’il conclut avec Abdel Kader le 26 février 1834. »
Ce choix n’est pas anodin. Les autorités françaises préfèrent collaborer avec des Juifs plutôt qu’avec des Musulmans plus susceptibles dans le contexte de l’occupation d’aider l’adversaire. De plus, les militaires ont pensé qu’ils pouvaient tirer partie de l’animosité ou du ressentiment des Juifs envers les Musulmans. Ces idées s’expliquent par les conditions de vie de la communauté juive. Sous les princes musulmans, les juifs ont le statut de dhimmis (protégés). Ils sont victimes de nombreuses mesures discriminatoires. Ils peuvent pratiquer leur religion librement à condition d’accepter la domination du conquérant et de payer, en échange de la sauvegarde de leur vie et de leurs biens, des taxes spécifiques. Ils ne peuvent vivre que dans le quartier qui leur est assigné, et leur habillement est strictement réglementé.
Les Français sont donc persuadés d’être accueillis comme des sauveurs et par conséquent de s’assurer l’aide et la fidélité des juifs. La France se voit comme une nation libérant les peuples et luttant contre les tyrannies comme c’est le cas, selon eux, pour le communauté juive.
Nous retrouvons cette idée de reconnaissance dans certains écrits juifs comme l’article de Lévi-Bram, Histoire des Juifs d’Algérie, dans Bulletin de la société de conférences juives d’Alger :
« Les Juifs avaient toutes raisons de se réjouir de la chute de la domination turque. Chassés d’Alger par le dey Hussein, ils accueillent favorablement les Français.»
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire