Parvenu
à destination, David DURAN se plongea dans un bain chaud préparé
par la petite mémé. Il ôta ses vêtements européens pour une
tenue à l'ancienne qui sentait bon l'Orient, le persil arabe, la
jeunesse de sa vie, ses parents, sa terre natale. Il effaçait un
maquillage, un déguisement, une deuxième peau qu'il s'obligeait à
porter afin de paraître aux yeux des ottomans et des dignitaires
européens. Tout, en lui chantait la "kasbah",
les trouées de ciel bleu échappées des ruelles étroites, les
mélopées judéo-arabes qui parlaient à son âme, le voisinage
grandiloquent, les légendes des vieux conteurs musulmans encerclés
par la multitude d'enfants aux pieds nus, les odeurs et les saveurs
orientales, le mystère de ce peuple pauvre, besogneux, maltraité
et
pourtant, si bon enfant.
Il
enfila un ample saroual bouffant, serré aux chevilles, laissant
apparaître des hautes chaussettes noires ou blanches selon la
saison, une chemise à col ras du cou, un caftan de tissu précieux,
finement brodé de fils d'or, la "relila"
jetée sur les épaules et les sempiternelles babouches aux pieds. Il
prit place dans son fauteuil puis laissa vagabonder ses pensées vers
les évènements de juin qui bouleversèrent la communauté et
entraînèrent cette promotion pour le moins inattendue.
Suivirent
deux journées d'émeutes spontanées, encouragées, il est vrai, par
la mansuétude des autorités locales et par le vieux réflexe de
rendre les juifs responsables de toutes les exactions ou calamités
subies. En l'occurrence, le prétexte s'enchaîna à une famine qui
sévissait, alors, en EL DJEZAÏR dont Nephtali BUSNACH, exportateur
de grains pour le compte de la Régence, fut rendu responsable et le
détonateur ressembla fort à une collusion entre les janissaires, la
multitude et le dey.
Les
musulmans brûlèrent les magasins et les échoppes tenus par des
juifs, ignorant, sans doute, que les propriétaires étaient, pour la
plupart, fils d'ALLAH. La synagogue SARFATI fut saccagée et, plus
grave, quatorze fidèles y furent assassinés. La "Thora"
fut
lacérée et la meute de pillards tua tous les juifs qu'elle croisa
dans les rues d'une capitale en folie.
Le
Grand RABBIN, dépassé par les évènements, obtint, malgré tout,
du Consul de France DUBOIS-THAINVILLE qu'il hébergeât les cibles de
cette sauvagerie. Grâce à sa vigoureuse intervention, plus de deux
cents vies furent ainsi préservées.
De
leur coté, les notables de la communauté se mobilisèrent pour
soustraire un grand nombre de victimes potentielles, en versant une
taxe à la milice qui installa, alors, un semblant de protection
réussissant, néanmoins, à dissuader les "chasseurs de juifs".
Attaqué
de toutes parts, le Dey MUSTAPHA PACHA, qui avait échappé à un
attentat le 17 mars 1805, brava le corps des Janissaires en nommant,
le 30 juin 1805, Chef de la Nation Juive, Joseph COHEN-BACRI,
associé, oncle et beau-père de Nephtali BUSNACH.
Loin
de calmer les esprits, cette distinction inattendue qui ressemblait
fort à une provocation, fut reçue comme telle par les Janissaires
qui reprochaient au clan BUSNACH-BACRI de profits illégaux sur le
dos de la population ottomane . La révolte qui grondait dans les
rangs de l'"Odjac"
s'embrasa
et le 31 AOUT 1805, MUSTAPHA PACHA fut étranglé et projeté hors
les murs de la porte BAB AZOUN par l'homme qui allait lui succéder
à la Régence d'EL DJEZAIR, AHMED BEN ALI (1805-1809).
Dès
son arrivée au pouvoir, le nouveau Dey plongea son nez dans les
dossiers importants de la Régence. Il conforta son autorité en
imposant ses hommes à la tête de l'armée et de la milice, chassa
quelques dignitaires parasites proches de son prédécesseur et
examina la liste des possibles prétendants au titre de Chef de la
Nation Juive.
Une
dette restée impayée par la République française auprès du
consortium BACRI-BUSNACH et concédée par les deux israélites à
MUSTAPHA PACHA en règlement de créances dues à la Régence joua un
rôle très important dans la nomination de David DURAN
Le
Pacha d'EL DJEZAIR convoqua le nouveau "moqqadem
"
et Joseph COHEN-BACRI pour leur signifier sa ferme intention de
récupérer cette somme d'argent, emprunt dont "le vieux"
prétendait qu'il représentait un prêt personnel, hors du cadre des
affaires traitées avec la Régence turque.
Devant
l'opiniâtre refus du maître de la maison BACRI de concéder le
moindre remboursement de cette créance, AHMED BEN ALI fut à deux
doigts de commettre l'irréparable en prononçant une sentence de
mort à l'adresse de celui que la communauté appelait, avec une
crainte teintée d'affection, "le vieux"
Heureusement,
David DURAN, toutes passions éteintes, intercéda en faveur de son
coreligionnaire afin de surseoir à la sanction suprême.
--"Trop
de sang juif a coulé ces derniers jours, Monseigneur ! Donnez--moi
le temps de le convaincre. Je lui ferai entendre la voix de la raison
et, s'il le faut, la parole de l'Eternel !"
--"
Pourquoi
te préoccuper de la maison BACRI ? Vous êtes les pires ennemis.....
--
"Non ! Monseigneur ! Il s'agit, entre nous d'une guerre
commerciale pas de bataille rangée. Même dans les moments les plus
difficiles, nous n'avons jamais oublié que nous sommes, tous,
enfants de MOÏSE. Alors, Monseigneur, si vous désirez avoir à vos
cotés un véritable Chef de la Nation Israélite, donnez -m'en le
pouvoir !"
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