samedi 19 novembre 2011

MARIE-TOI DANS TA RUE, MON FILS! de Hubert Zakine

L’été annonçait la ruée des français sur quelques plages de la croisette. Richard n’aimait plus cette saison de feu qui balayait tous les interdits pour une escouade de parisiens en délire. Ses étés lumineux de Pointe-Pescade, à l’ombre d’un cabanon de fortune où s’entassait la famille au grand complet, achevés dans une grande farandole de bals improvisés, réchauffaient sa mémoire engourdie. Là, entre la forêt de Baïnem et le Casino de la Corniche, son enfance avaient écrit les plus belles pages estivales de son passage sur sa terre natale. La fadeur des étés cannois, la solitude sur les plages animées, le souvenir du bonheur avaient révélé son exil. La nostalgie s’adaptait mieux aux journées d’hiver lorsque le ciel plus bas que terre noie l’horizon au-delà des mers et  dérobe la tristesse au regard de l’autre. Seule consolation, les frères d’amitié débarquaient. Paulo, Jacky, Victor et Roland, parisiens de fortune, allaient découvrir la ville qui les faisaient rêver, eux, les assidus de Cinémonde et Ciné-Revue, les amoureux de Brigitte Bardot et Pascale Petit, les « cinéphiles avertis ». Ils allaient conquérir la ville du festival et pourquoi pas, quelques starlettes oubliées du grand public. Richard était ravi de revoir enfin ses amis d’enfance qu’il appelait « ses amis d’en France ». Doublement ravi par leur appartenance à la religion de MOÏSE et le soutien qu’ils ne manqueraient pas d’apporter à sa croisade amoureuse auprès de ses parents.
--« Putain, dé! T’ch’es déjà tout bronzé! » s’écria Victor qui, comme à l’accoutumée, parfumait ses propos de gros mots.
Ces grossièretés qui ponctuaient toute conversation entre jeunes mais que la bienséance déposait sur le paillasson de la maison afin de respecter les bonnes manières imposées par la mère de famille. Une façon comme une autre de prouver sa bonne éducation.
--«  Paris y t’a pas changé, hein! Ton phrasé, il est toujours aussi châtié! » répliqua Richard en serrant  son ami dans ses bras.
--«  Arrêtes! La honte qui nous fait à Paris, j’te dis pas! » appuya Roland tout heureux de charrier Victor selon une habitude prise à Alger.
--«  La honte? Qué la honte! Tu sais même pas c’que çà veut dire, carnaval que tu es! »
Ils n’avaient pas changé. Toujours la rigolade en bandoulière et l’amitié jetée négligemment sur les épaules comme un pull qui tient chaud et dont on ne se sépare jamais.
La joie des retrouvailles gomma en un instant leurs quatre années de séparation. Comme les cinq doigts de la main, ils se refermaient sur l’histoire de leur amitié. Le rire un instant intimidé par la perte temporaire des repaires de leur enfance déploya ses ailes pour s’envoler jusqu’aux rivages d’Alger. Le tape-cinq, seconde nature de tous les pieds noirs, renoua la complicité, soulageant la crainte d’une perte fut-elle minime, de synchronisation des réflexes d’antan. Le temps et l’espace n’avaient en rien altéré leur amitié et comme des enfants devant leur arbre de Noël, ils savouraient ce moment privilégié.
Ils profitèrent de chaque instant, « tapèrent la pancha », replongeant ainsi dans l’eau bleue de leur enfance sacrifiée sur l’autel du jeu meurtrier des grandes personnes, « draguèrent à mort » les nymphettes en bikini, dormirent sur la plage, le nez dans les étoiles à redessiner les années enfuies, évoquant les noms et les visages perdus, les maîtres d’école, les profs, les rencontres de football qualifiées chaque jour de « matches du siècle », les créponnés de Grosoli et la kémia des cafés de Bab El Oued, les cinémas « plus beaux et plus grands que ceux de France », l’A.S.S.E et le Gallia, clubs qui se partageaient les faveurs des supporters du faubourg, des événements et du départ. Et la déchirure. La vue d’Alger engloutie par la ligne d’horizon et l’impression subite de devenir orphelins, d’être en manque et de croiser « Madame la Nostalgie ». De savoir, de comprendre qu’elle accompagnerait chaque instant de la vie. D’être devenus des exilés. Pour la vie.
 A SUIVRE.........................

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